Saison 10 · Ce que la grâce recouvre : les petits rats de l'Opéra (1870-1900) · Épisode 08

Ce que les archives n'ont pas retenu : le silence comme fait de classe

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Premier constat devant La Classe de danse de Degas, peinte en 1874, aujourd'hui au musée d'Orsay. On y voit une vingtaine de jeunes danseuses dans une salle de répétition, sous l'œil du maître de ballet Jules Perrot. Murs clairs, lumière de fenêtres, tutus qui gonflent dans le fond de la pièce. Degas a soigneusement construit cette image. Ce qui frappe aujourd'hui, c'est ce que cette précision efface : les noms. Pas une de ces filles n'est identifiée dans les documents de l'époque avec assez de certitude pour qu'on puisse dire : c'est elle, là, qui ajuste son chausson.

L'historienne Martine Kahane, qui a travaillé aux archives de l'Opéra, l'a dit clairement : les petites danseuses entrent dans les registres comme catégorie, jamais comme personnes. On compte les quadrilles, on note les absences collectives. On ne dit pas Marie ou Hortense, fille d'un journalier de Montmartre, entrée en 1876, sortie en 1881 pour raison de santé. Ce silence n'est pas un accident. C'est un fait de classe.

Regardons maintenant L'Attente, pastel de Degas conservé au Getty Museum, à Los Angeles. Deux figures : une danseuse en tutu qui masse son pied, et une femme plus âgée à côté d'elle, chapeau sombre, robe ordinaire. La mère. Dans l'économie de l'Opéra, la mère est une ouvrière invisible. Elle accompagne, elle attend dans les coulisses, elle coud, elle raccommode. Son travail rend possible la carrière de la fille. Aucun registre n'en garde trace. Dans le tableau, elle existe. Mais sans nom.

L'Opéra de Paris tient des registres depuis le XVIIe siècle. On y trouve les ouvrages montés, les directeurs successifs, les comptes détaillés de costumes et de décors. Ce qu'on ne trouve pas systématiquement, c'est la trajectoire individuelle des danseuses de rang. On sait que certaines étaient payées moins de trois francs par semaine dans les premières années de formation, soit les salaires les plus bas des ouvrières parisiennes. On ne sait pas ce qui leur est arrivé après l'Opéra. Le silence s'épaissit exactement là où leur vie s'écartait de l'institution.

L'Étoile, pastel sur monotype de Degas, 1878, à Orsay. Une danseuse seule en pleine lumière de scène, en équilibre sur une jambe, bras ouverts. Dans le coin supérieur droit, à peine visible dans l'ombre, une silhouette masculine en habit noir. Ce n'est pas un machiniste. C'est un abonné. L'abonnement à l'Opéra donnait accès au foyer de la danse, une pièce derrière la scène où des hommes riches pouvaient approcher les danseuses avant et après les représentations. C'était un droit négocié au niveau institutionnel. Les archives documentent l'existence du foyer, pas ce que ce système produisait comme rapports de force sur de très jeunes filles.

Jean-Louis Forain, qui fréquentait les mêmes milieux que Degas, a laissé des dessins satiriques du foyer de la danse dans les années 1880. On y voit des hommes bedonnants en conversation avec de très jeunes danseuses. Forain voulait dénoncer. Mais sa satire caricature sans nommer, sans permettre d'identifier une situation individuelle. La dénonciation artistique et le silence des archives convergent vers le même résultat : une masse, pas des personnes.

Degas a fait des centaines de pastels de danseuses. Dans certains, le corps est en train de travailler : dos courbé, nuque tendue, genoux pliés au-delà du confort. Ces images-là sont moins célèbres que les scènes de scène. Elles montrent l'essentiel : le corps des petites danseuses était un outil de production. Les archives médicales de l'Opéra, lorsqu'elles existent, mentionnent des fractures de stress, des déformations du pied. Elles le font dans le registre du bilan administratif, pas dans celui de la douleur.

Ce que les archives ont retenu, en revanche, c'est le nom des étoiles. Rosita Mauri, Carlotta Zambelli, Rita Sangalli. Leurs noms traversent le XIXe siècle. Le nom des filles qui leur ont servi de corps de ballet, non. Ce n'est pas un hasard : les étoiles sont des exceptions que l'institution a décidé de produire et de conserver. Les autres forment la masse qui rend le spectacle possible, et qui disparaît dans le fond.

Il faut se tenir devant ce fait simplement. Le silence des archives n'est pas une lacune à combler par l'imagination. C'est une information historique. Ce qui manque dans les registres dit quelque chose sur qui comptait et qui ne comptait pas aux yeux de l'institution. Les filles d'ouvriers qui entraient à l'Opéra à sept ou huit ans pour produire de la grâce visible pendant une dizaine d'années n'ont pas laissé moins de traces parce qu'elles avaient moins à dire. Elles en ont laissé moins parce que personne n'a jugé nécessaire de les écrire. Regarder les tableaux de Degas sans tenir cette comptabilité, c'est regarder le spectacle et manquer la salle.

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