Saison 09 · Le modèle avait un pinceau : Manet (1832-1883) · Épisode 10
Commençons par l'image que tout le monde connaît. Le Déjeuner sur l'herbe, 1863. Une femme nue assise dans la forêt entre deux hommes en redingote. Le scandale, le geste audacieux, le génie qui défie le Salon. C'est comme ça qu'on raconte Manet : libre, intrépide, un esprit qui transcende son corps. Saison après saison, sa biographie est une biographie de l'insolence. On parle des tableaux refusés, de la foule qui rit, de Zola qui prend sa défense. On parle rarement de ce que Manet vivait à l'intérieur de son propre corps. C'est ce que nous allons regarder aujourd'hui.
Olympia, 1865, Musée d'Orsay. Victorine Meurent allongée sur son lit, le regard direct, la main posée sur le bassin. Ce tableau a déclenché une tempête. Mais à l'époque où Manet le peint, il a 32 ans, il est en pleine force physique, il peut rester debout des heures à travailler. Cette liberté du corps au travail, cette capacité de tenir et de recommencer, elle va se rétrécir. En moins de vingt ans, ce même corps va lui devenir un adversaire quotidien.
Dans la serre, 1879, Alte Nationalgalerie de Berlin. Un couple dans une serre luxuriante, la femme assise sur un banc, l'homme penché vers elle, les deux séparés par la barre de bois. Cette année-là, Manet a 47 ans et les premiers signes de l'ataxie locomotrice sont déjà là. L'ataxie locomotrice, le tabès dorsal dans la terminologie actuelle, est une atteinte de la moelle épinière liée à la syphilis. Elle attaque les nerfs qui contrôlent l'équilibre et la marche. Les jambes deviennent imprévisibles, douloureuses. On trébuche sur du sol plat. On souffre la nuit. Et pourtant ce tableau est grand, ambitieux, construit. Il ne laisse rien paraître.
Si on regarde de près la touche dans ce tableau, on voit quelque chose d'intéressant. La peinture est rapide, presque impatiente, certaines zones à peine arrêtées. On y a vu une maîtrise délibérée de l'esquisse. Peut-être. Mais on peut aussi y lire quelqu'un qui travaille vite parce que la station debout prolongée est devenue pénible, parce que le corps impose son rythme. Ce n'est pas une certitude, c'est une hypothèse. Ce qui est certain, c'est que la relation entre un corps qui souffre et une main qui peint est plus complexe que la légende du génie impassible.
Chez le Père Lathuille, 1879, Musée des Beaux-Arts de Tournai. Un dîner en terrasse, un jeune homme qui courtise, une femme qui regarde ailleurs. Manet peint encore la vie moderne, le désir, l'instant. La même année que Dans la serre. Il tient. Il sort, il observe, il revient dans son atelier. Mais des amis notent qu'il marche avec une canne désormais. Pas de manière ostentatoire, pas pour attirer la pitié. Il maintient les apparences avec une maîtrise que ceux qui l'entouraient ont décrite comme presque stoïque.
En 1882, l'état de Manet s'aggrave. Le médecin lui conseille le repos et l'air de la campagne. Il loue une maison à Rueil, en banlieue parisienne. La Maison de Rueil, 1882. Un jardin, une façade blanche, les feuillages. Rien de dramatique. Tout est calme, lumineux, presque heureux. Manet peint ce jardin parce qu'il ne peut plus se déplacer facilement dans Paris. Il peint ce qu'il a sous les yeux, et il le peint magnifiquement. Ce déplacement contraint vers le proche n'est pas une régression. C'est une adaptation forcée, et elle donne des tableaux d'une légèreté étonnante.
Vers la fin, dans les derniers mois, Manet ne peut presque plus quitter son appartement de la rue d'Amsterdam. Il peint des fleurs. De petits formats, des bouquets de roses, des pivoines dans des vases de verre. Ces tableaux ont longtemps été regardés comme des œuvres mineures, des variations décoratives. Mais ce sont des œuvres peintes par un homme qui souffre, assis ou à peine debout face à son chevalet, avec des jambes qui ne l'obéissent plus. La légèreté de la touche a un coût physique que l'image seule ne donne pas à voir.
Le Bar aux Folies-Bergère, 1882, Courtauld Gallery, Londres. Son dernier grand tableau. Une barmaid derrière son comptoir, un miroir derrière elle qui reflète la foule et un homme qu'on ne voit pas de face. Manet ne pouvait plus se rendre lui-même aux Folies-Bergère sans difficulté. Il a fait venir le modèle, Suzon, une vraie serveuse de l'établissement. Il a reconstitué le comptoir dans son atelier. Il a peint debout, avec des pauses, avec de la douleur. C'est son testament pictural.
Regardons maintenant le visage de la barmaid. Elle est là et elle n'est pas là. Un regard absent, flottant entre présence et retrait. On a beaucoup écrit sur ce regard comme miroir de l'aliénation du travail moderne, et c'est juste. Mais il y a peut-être aussi autre chose : la distance entre le peintre et le monde qu'il représente. Manet peint un lieu où il ne peut plus aller librement, un lieu de corps en mouvement, de foule, de bruit, tout ce que son corps lui refuse en 1882. Ce regard vide est peut-être aussi le sien.
Avril 1883. Gangrène. L'amputation de la jambe gauche est décidée. L'opération a lieu le 19 avril. Manet meurt onze jours plus tard, le 30 avril, d'une septicémie. Il a 51 ans. Pour finir, regardons un de ses bouquets de roses de cette dernière période, peint dans son appartement quand le monde extérieur était déjà hors de portée. Il n'y a pas de symbole à chercher là-dedans : Manet n'aimait pas ce genre de chose. Mais on peut simplement regarder un homme qui a su que son temps était compté, et qui a continué à peindre. Pas par héroïsme. Parce qu'il n'avait pas d'autre façon d'être au monde.