Saison 09 · Le modèle avait un pinceau : Manet (1832-1883) · Épisode 08
Une jeune femme en robe blanche est assise très droite devant un chevalet, le pinceau levé, la main suspendue à un doigt de la toile. Regardez ce qu'elle peint : un petit tableau de fleurs déjà encadré, déjà verni, posé là tout fait. On ne peint pas une toile encadrée. Le geste est une fiction. C'est Édouard Manet qui, en 1870, met en scène son élève Eva Gonzalès en train de peindre un tableau qui n'est pas le sien, une copie d'après une gravure de fleurs de Monnoyer, pendant qu'à ses pieds traîne une estampe roulée signée, elle, du nom de Manet. La robe est une avalanche de blancs : crème, gris perle, bleutés dans les plis, posés à la brosse large, somptueux. Mais sous cette aisance, les radiographies de la National Gallery ont révélé un visage repris plus de quarante fois, gratté, ressuscité, jusqu'à ce que Manet renonce, épuisé. Tant de peine pour une pose si calme.
Avant ce chevalet mis en scène, il y avait eu un véritable apprentissage, et il faut y revenir pour comprendre. En 1866, à dix-neuf ans, Eva Gonzalès entre dans l'atelier de Charles Chaplin. L'École des Beaux-Arts est alors fermée aux femmes, elle ne s'ouvrira qu'en 1897, et Chaplin tient l'un des rares ateliers privés qui les accueillent. Voyez sa manière dans Les Bulles de savon : une enfant souffle une bulle irisée, la chair est nacrée, lissée, sans une arête, les gris fondus dans les roses, tout le métier au service d'une grâce parfumée. C'est cette douceur que l'on enseignait aux jeunes filles, avec les fleurs, le pastel, les sujets aimables, la part décorative de la peinture, celle qu'on jugeait à leur portée. Gonzalès apprend là un savoir-faire réel, mais déjà borné par avance.
La même année que son portrait, Henri Fantin-Latour peint le monde dans lequel Manet régnait : Un atelier aux Batignolles. Manet est assis au centre, en pleine lumière, le pinceau à la main devant sa toile ; autour de lui, debout, graves, une grappe d'hommes en redingote sombre. Renoir, dont la tête s'encadre dans un cadre vide accroché au mur, Bazille en pantalon écossais, Zola, Monet relégué au bord droit. Tout est gris, brun, noir, d'une sobriété d'hommage. Comptez-les : huit figures, pas une femme. C'est cette confrérie qu'Eva Gonzalès rejoint comme unique élève déclarée du maître. Sa présence ne s'inscrit nulle part sur la toile de Fantin ; elle existe pourtant, ailleurs, sur le chevalet que Manet, lui, a pris soin de peindre.
Pour voir où les femmes peignaient vraiment, il faut regarder Dans l'atelier, que Marie Bashkirtseff peint en 1881. La scène grouille : une vingtaine de jeunes femmes en tablier, assises sur des tabourets bas, dessinent un modèle vivant sous une lumière grise tombant du nord. Des moulages de plâtre traînent au sol, un squelette, des cartons à dessin. C'est l'académie Julian, alors le seul lieu de Paris à offrir aux femmes une formation professionnelle complète. Bashkirtseff s'est peinte à droite, palette en main. La facture est ferme, presque documentaire, fière de montrer un travail sérieux là où on n'attendait que de l'agrément. Ces ateliers coûtaient plus cher aux femmes qu'aux hommes, pour un enseignement souvent amputé du nu. La peinture, ici, tient registre des conditions.
Que pouvait être une femme à son chevalet quand elle tenait son propre pinceau ? Adélaïde Labille-Guiard l'avait montré un siècle plus tôt, en 1785, dans son Autoportrait aux deux élèves. Elle s'y peint assise, grandeur nature, en robe de satin bleu qui capte toute la lumière, le regard tourné vers nous, deux jeunes femmes penchées derrière elle pour la regarder travailler. La toile sur son chevalet est vide, à peine commencée : à elle de la remplir. Tout l'oppose à la mise en scène de Manet. Là, une peintre montre qu'elle enseigne, qu'elle transmet, qu'elle revendique l'atelier. Ici, Gonzalès est montrée achevant une toile déjà finie qui n'est pas d'elle. Le même motif, une femme, un chevalet, dit deux choses contraires selon la main qui tient le pinceau.
Et l'accès se payait. Rosa Bonheur, pour peindre Le Marché aux chevaux, cette houle de croupes luisantes et de sabots dans la poussière qu'elle achève en 1855, devait aller dessiner sur les champs de foire et aux abattoirs. Pour s'y tenir sans être inquiétée, elle obtint de la préfecture une permission écrite de porter le pantalon. Regardez l'énergie de la toile : les chevaux se cabrent en diagonale, la touche est large, musclée, la lumière d'orage roule sur les robes ; rien d'aimable là-dedans, rien de la grâce qu'on assignait à son sexe. Le tableau fit un triomphe, mais on le reçut comme une exception, presque une curiosité. Peindre grand, peindre fort, peindre le dehors : pour une femme, chaque liberté supposait une autorisation.
Et quand une femme peignait un chef-d'œuvre, on le lui retirait. Voyez ce Portrait de Charlotte du Val d'Ognes, peint en 1801 : une jeune dessinatrice assise contre une fenêtre, le carton sur les genoux, qui nous fixe d'un regard d'une fermeté saisissante ; la vitre est fêlée, et la lumière froide modèle le visage avec une netteté presque irréelle. Pendant plus d'un siècle, ce tableau passa pour un David, l'un des sommets du maître. Le jour où on l'attribua à une femme, Marie-Denise Villers, son prestige chuta : la même toile, jugée géniale sous un nom d'homme, devint simplement charmante sous un nom de femme. La peinture n'avait pas bougé d'un cheveu. Seul le nom au bas avait changé de sexe.
Revenons à la jeune femme en blanc de 1870, le pinceau suspendu sur un tableau qui n'est pas le sien. Eva Gonzalès en avait un, de tableau à elle. Quatre ans plus tard, elle peint Une loge aux Italiens : une femme en robe claire au bord d'une loge de théâtre, un bouquet, un homme dans l'ombre derrière elle, les mêmes contrastes tranchés de chair pâle sur fond sombre qu'elle tenait de Manet, mais composés, cadrés, signés par elle. Le jury la refusa en 1874, l'accepta en 1879. Cette toile-là, sa toile, nous la regarderons en face quand viendra sa saison. Pour l'heure, retenons seulement le geste de 1870 : Manet lui a mis un pinceau dans la main et un tableau déjà fait sous les yeux. Le sien restait à peindre.