Saison 09 · Le modèle avait un pinceau : Manet (1832-1883) · Épisode 07

Nana (1877) et Le Bar aux Folies-Bergère (1882) — corps de femmes au travail

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Deux toiles séparées de cinq ans. Deux femmes debout qui regardent droit vers nous. Entre Nana peinte en 1877 et la barmaid du Bar aux Folies-Bergère peinte en 1882, Manet semble avoir affiné quelque chose : la manière d'installer le regardeur au centre même d'un rapport économique. Ces tableaux ne montrent pas des femmes libres épanouies dans leur modernité. Ils montrent des femmes au travail, dans des secteurs où le corps est la marchandise.

Nana. Une jeune femme devant son miroir de toilette. Corset blanc, jupon bleu pâle, houppette à la main. Le décor dit tout : papier peint à grandes fleurs, espace de boudoir, appartement d'entretien. Cette femme est une demi-mondaine, une femme entretenue dont l'existence est organisée autour du désir masculin et de sa monnayabilité. Manet ne cherche pas à déguiser la situation en scène mythologique ou en allégorie. Il peint ce que c'est.

Mais elle nous regarde. Ce n'est pas un regard de séduction calculée. C'est un regard direct, presque neutre — je vous vois. Dans la tradition académique, le nu féminin sommeille ou détourne les yeux, s'offre sans conscience à la contemplation. Ici la femme est en sous-vêtements, pas nue, et elle regarde. Ce geste minimal renverse toute la convention. Ce n'est pas elle qui est en posture de vulnérabilité. C'est le regardeur qui est surpris en train de regarder.

À droite du tableau, coupé par le bord de la toile, un homme assis. Jaquette noire, chapeau haut de forme, genoux visibles. Il attend. Il regarde la femme, qui ne lui rend pas son regard. Il est le client, le protecteur, l'abonné. Manet le découpe, le relègue au bord du cadre comme une présence qu'on ne peut pas effacer mais qu'on préférerait ignorer. Ce cadrage est de la précision sociologique : cet homme existe, il finance tout ce qui est dans ce tableau, il faut qu'il soit là.

Le modèle s'appelait Henriette Hauser. Actrice, femme publique des cercles mondains parisiens, compagne du prince d'Orange. Elle avait un nom, une carrière, une existence connue. Manet ne peint pas une abstraction — il peint une femme identifiable dans un statut social précis. La demi-mondanité était à la fois une stratégie de survie économique et une stigmatisation permanente. Henriette Hauser n'est pas le modèle anonyme : elle est la présence concrète qui donne à ce tableau sa charge de réalité sociale.

Le tableau est refusé au Salon de 1877. L'histoire habituelle : scandale, Manet le courageux, la morale bourgeoise offusquée. Mais regardons ce qui se passe vraiment. Le jury n'est pas choqué par l'existence de ces femmes — tout Paris connaît la demi-mondanité. Il est choqué par l'absence de voile poétique. Manet peint le marché, pas le fantasme. Et c'est cela que le Salon refuse : non pas le corps, mais l'économie du corps rendue lisible, frontale, sans excuse.

Cinq ans plus tard, le Bar aux Folies-Bergère. La salle de la rue Richer, acrobates et concerts, clientèle mêlée de bourgeois, de demi-mondaines, de touristes. Manet installe sa toile derrière le comptoir de marbre. Bouteilles de champagne, de Bass, mandarines dans un vase. Au centre, debout, la barmaid Suzon en tenue de travail, nous regardant face à face. Elle travaillait vraiment aux Folies-Bergère — Manet est venu la peindre sur place. Elle n'est pas un personnage inventé.

Son visage n'exprime pas la gaieté qu'on attendrait d'une vitrine du divertissement parisien. Quelque chose de calme et de lointain, une attention épuisée. Suzon sert de l'alcool toute la nuit à des clients qui la regardent autant que le spectacle sur scène. Son corps, sa présentation, son sourire disponible font partie du service. Le comptoir de marbre est une frontière entre elle et eux. Il la protège à peine.

Derrière elle, un immense miroir reflète la salle comble. Et dans ce miroir, une anomalie : on voit Suzon de dos, penchée vers un homme en chapeau haut de forme, en train de lui parler. La géométrie est fausse — si nous sommes face à elle, le reflet devrait être tout différent. Cette distorsion n'est pas un accident : c'est une vérité fonctionnelle. Le client est partout, avant et après nous. En regardant le tableau, nous occupons exactement sa place. Manet nous rend complices du dispositif.

Les historiens ont longtemps célébré ce tableau pour sa virtuosité technique : le rendu des bouteilles, les reflets dans le miroir, la foule impressionniste au fond. Tout cela est réel. Mais ces prouesses formelles encadrent quelque chose de plus dur. Une femme de milieu modeste dont le travail consiste à être agréable, disponible, présentable, toute la nuit, pour des hommes qui ont payé leur droit d'entrée. La virtuosité de la peinture est aussi la vitrine qui rend ce travail spectaculaire.

Nana et Suzon. Une demi-mondaine et une barmaid. Deux femmes dont Manet a fait des toiles majeures en les regardant avec précision et sans leur donner la parole. Il regarde depuis la position de celui qui entre dans le boudoir ou qui s'accoude au comptoir. Ce que ces tableaux réussissent, et c'est considérable, c'est rendre visible le mécanisme économique dans lequel ces femmes existent, vivent, travaillent. Ce qu'ils ne font pas, c'est sortir de ce mécanisme. Ce sont des tableaux sur des corps de femmes au travail, peints par un homme pour qui ce travail-là n'existait pas.

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