Saison 09 · Le modèle avait un pinceau : Manet (1832-1883) · Épisode 04

Olympia (1863-1865) — la femme qui regarde, la femme qu'on ne voit pas

Elle nous regarde. Voilà le scandale, avant même la nudité. Une jeune femme est allongée sur un lit défait, la tête à peine relevée sur deux grands oreillers blancs, et elle tourne les yeux vers nous, calme, droite, sans pudeur et sans invite. Sa main gauche est posée bien à plat sur la cuisse, fermée, qui barre le corps au lieu de l'offrir. Au cou, un mince ruban noir noué ; à l'oreille, une perle ; au poignet, un bracelet d'or ; dans les cheveux, une grande fleur claire ; aux pieds, une mule qui pend. Tout est immobile, frontal, et ce regard ne baisse pas. C'est une toile immense, presque deux mètres de large, et la femme y tient le spectateur à distance comme une souveraine.

Pour mesurer l'audace, il faut poser à côté la toile que Manet recopie ouvertement : la Vénus d'Urbin du Titien, peinte à Venise en 1538. Même pose allongée, même bras replié, même main posée sur le pubis, même servante au fond. Mais chez Titien, la déesse est de chair tiède et dorée, le regard alangui, un petit chien fidèle endormi à ses pieds, le fond chaud et profond. Manet prend ce modèle vénéré et le retourne point par point. Le chien de la fidélité devient un chat noir hérissé, la queue dressée. La déesse devient une Parisienne de 1863. Et le regard rêveur devient un face-à-face. Ce n'est pas un hommage : c'est une traduction insolente.

Ce regard qui affronte, Manet l'a aussi croisé au musée du Prado, devant la Maja desnuda de Goya, peinte vers 1800. Là encore, une femme nue, allongée, les bras relevés derrière la tête, qui fixe le visiteur sans détour. Manet vénérait l'Espagne, Velázquez et Goya plus que tout, et il en rapporte cette franchise du nu qui rend les yeux. La différence est dans la facture : Goya garde un modelé doux, une chair qui respire. Manet, lui, va durcir, aplatir, refroidir. Le regard est espagnol ; la peau, elle, sera tout autre chose.

Pour comprendre ce que la peau de Manet a de violent, regardez ce que le Salon adorait au même moment. En 1863, l'année même où Olympia est peinte, Alexandre Cabanel expose La Naissance de Vénus : une déesse nue couchée sur l'écume, les paupières mi-closes, la chair nacrée, lissée, sans une seule trace de pinceau, polie comme une porcelaine. L'empereur Napoléon III l'achète sur-le-champ. Voilà le nu autorisé : un corps idéal, sans regard, sans aspérité, qu'on peut contempler sans gêne parce qu'il ne vous voit pas. Tout le reproche fait à Olympia tient dans cette comparaison : Manet a osé peindre une femme réelle là où l'on attendait une déesse en sucre.

Et la douceur du modelé académique, son passage insensible de l'ombre à la lumière, on la trouve à son sommet chez Ingres, dans la Grande Odalisque de 1814. Un dos nu interminable, une ligne pure qui glisse sans heurt, une chair de satin sans la moindre cassure, le dessin roi. C'est exactement ce que Manet refuse. Là où Ingres construit le volume par mille demi-teintes fondues, Manet supprime les transitions. Il ne reste presque plus de modelé dans Olympia : la lumière arrive de face, brutale, comme un éclair de magnésium, et elle écrase le relief.

Revenez à Olympia, et approchez de la peau. Elle n'est ni rose ni dorée : elle est grise, un peu jaune, presque crayeuse, cernée d'un trait sombre qui détache le corps du drap comme une silhouette découpée. Le drap, justement, n'est pas un volume de plis : c'est un grand aplat clair, à peine creusé, un mur blanc sur lequel la figure se colle. Et le noir n'est pas une ombre, c'est une couleur pleine : le ruban au cou, le chat dressé, la bordure du châle de la servante, tout cet orchestre de noirs profonds fait chanter la blancheur de la chair et du linge. La touche est large, rapide, assumée ; la main du peintre se voit. Le bracelet d'or, la mule qui pend, l'orchidée dans les cheveux ne sont que quelques coups de brosse posés vite, juste assez pour qu'on les nomme, jamais fignolés. Ce que l'Académie appelait un défaut, le non-fini, l'esquisse qu'on cache, Manet le revendique en grand format, accroché au Salon, à hauteur de Cabanel.

Le Salon de 1865, justement. On accroche Olympia très haut, presque au plafond, et Paris vient en rire. La critique se déchaîne : on parle d'un ventre jaune, d'une femelle de gorille, d'une fille de pique sortie d'un jeu de cartes. Les caricaturistes s'emparent du chat noir et de la mule pendante. Bertall en publie une version moqueuse dans la presse illustrée, le corps déformé, le félin grossi, la chambre transformée en taudis. Ce déchaînement ne vise pas le sujet — le nu était partout sur les cimaises — mais la manière : cette chair sans flatterie, ce regard qui rend le sien, cette peinture qui refuse de mentir pour plaire.

Car le vrai renversement est là, dans les yeux. Le nu classique fait semblant de ne pas savoir qu'on le regarde ; il dort, il rêve, il détourne la tête. Olympia, elle, sait, et elle vous le rend. Le rapport s'inverse : ce n'est plus le spectateur qui possède l'image, c'est la femme peinte qui mène l'échange. Et pourtant, dans ce face-à-face, il y a une autre femme que personne ne regarde : la servante au grand bouquet enveloppé, surgie de l'ombre du fond, que la composition pousse au second plan et que nos yeux traversent sans s'y arrêter. Son nom, sa présence, sa facture, nous les garderons pour le prochain épisode. Pour l'heure, retenez ce gris de la chair et ce regard qui ne cède pas : c'est par eux que la peinture moderne commence.

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