Saison 08 · Qui entre, qui sort, qui paie : les huit expositions indépendantes (1874-1886) · Épisode 08
Mai 1886. Une salle au premier étage du 1 rue Laffitte, Paris. La huitième exposition de peinture indépendante ouvre ses portes. Pas de nom de groupe sur les affiches — juste ce chiffre, huit, comme une dernière frappe. Au fond de la grande salle, un tableau arrête les visiteurs net. Deux mètres par trois. Une île de la Seine, un dimanche après-midi. Deux cents figures figées sous un soleil vertical. Ce tableau, c'est la Grande Jatte de Georges Seurat. Il a vingt-six ans. Deux ans de travail pour cette surface couverte de milliers de petits points de couleur pure, posés méthodiquement, juxtaposés pour que l'œil les fonde à distance. Le monde y est immobile. On dirait des personnages d'une frise antique transplantés dans un jardin de banlieue parisienne.
Approche-toi de la toile. Les points se révèlent — jaunes, verts, oranges, bleus — des milliers de touches séparées qui vibrent sans se mélanger sur la palette. Seurat appelle cela la division des tons. Le critique Félix Fénéon lui trouvera bientôt le nom qui restera : néo-impressionnisme. La méthode est issue des traités de Chevreul sur les contrastes simultanés et de ceux d'Ogden Rood sur la lumière. Là où les impressionnistes captaient l'instant par des coups de pinceau nerveux, Seurat construit une loi. Ce geste est délibérément anti-impressionniste : la science au lieu de l'instinct, la rigueur au lieu de l'émotion. Une rupture autant qu'une suite.
Regarde maintenant qui se trouve sur cette île. La Grande Jatte est dans la Seine, entre Asnières et Neuilly. On y vient le dimanche — donc tout le monde y vient, et c'est précisément ce que la toile met en scène sans le résoudre. À droite, les vêtements sont amidonnés, les postures verticales, les ombrelles dressées comme des titres de propriété. À gauche, au bord de l'eau, une femme pêche assise dans l'herbe. Mais la composition hiérarchise : les silhouettes bourgeoises occupent le premier plan lumineux, les autres sont repoussées vers l'ombre et la périphérie. Le dimanche prétendait abolir les classes pour quelques heures. Seurat, lui, les rend visibles au premier coup d'œil.
Au premier plan à droite, une femme avance. Chapeau sophistiqué, tournure à la mode, et au bout d'une laisse, un singe. Ce détail n'était pas anodin pour les visiteurs de 1886. Le singe était un marqueur ambigu — signe de richesse pour certains, signe de la femme entretenue pour d'autres, de celle qui mimait les manières bourgeoises sans en avoir le statut. L'homme à côté, en haut-de-forme, regarde ailleurs. Le regard masculin est partout dans cette île mais ne regarde jamais vers nous. Seurat a construit une scène où le seul regard souverain est celui du spectateur, confortablement installé derrière son ticket d'entrée.
Camille Pissarro a soixante ans passés quand il accroche ses propres toiles à cette exposition. Depuis deux ans, il a abandonné la touche libre qui l'avait défini pour adopter la méthode de Seurat, rencontré en 1885. Ses paysages d'Éragny sont désormais recouverts de petits points. Monet et Renoir le regardent avec une incompréhension teintée de mépris. Mais Pissarro a toujours cru que la peinture devait rester en mouvement. C'est lui qui, depuis la première heure, a maintenu la cohésion du groupe en négociant, en convainquant, en acceptant tout le monde. C'est lui encore qui a insisté pour que Seurat et Paul Signac soient admis. Sans lui, cette huitième exposition n'aurait peut-être pas eu lieu.
Et pourtant, les fondateurs sont absents. Monet n'a pas exposé avec le groupe depuis 1882. Renoir non plus. Cézanne n'est jamais revenu après 1877. Sisley a disparu. Chacun a fait la paix avec le Salon officiel ou avec les marchands — Durand-Ruel leur a ouvert depuis 1883 les galeries de New York. Cette huitième exposition marque l'abandon de la stratégie collective. Ce n'est pas une trahison, c'est une dissolution logique : douze ans ont passé, les marchés ont changé, les trajectoires ont divergé. Le groupe aura duré le temps d'une génération, pas plus.
Dans une autre salle, Edgar Degas accroche une série de dix pastels — des femmes se baignant, se séchant, se peignant, vues d'en haut, de dos, jamais en train de poser. Le critique Joris-Karl Huysmans écrira qu'on y voit la bête humaine occupée à ses soins. Ces corps ne sont pas des Vénus académiques : ce sont des corps populaires dans des bassines en zinc, une serviette rugueuse, pas de domestique pour verser l'eau chaude. Degas les observe avec une froideur clinique qui laisse le spectateur seul face à son propre regard. La question de qui regarde, depuis où, et pourquoi, n'a jamais été aussi tendue dans la peinture française.
Berthe Morisot est là. Elle a exposé à sept des huit expositions — la plus assidue du groupe fondateur. Ses toiles montrent des enfants dans des jardins, des femmes lisant, des intérieurs lumineux. Le sujet est domestique : ce n'est pas un choix, c'est un empêchement. Les espaces qu'une femme bourgeoise pouvait habiter sans escorte se résumaient au jardin, au salon, à la chambre. Pas de cafés, pas de courses, pas de rues animées. Ce qu'elle fit dans ces espaces contraints avec la lumière et la couleur dépasse en liberté ce que beaucoup d'hommes produisirent avec tous les territoires ouverts.
Marie Cassatt expose également. Américaine venue de Philadelphie, invitée par Degas à rejoindre le groupe en 1877, elle occupe une position singulière. En 1886, son langage s'est affûté au contact des estampes japonaises — lignes claires, aplats de couleur, coupure franche du cadre. Les mères et les enfants qu'elle représente ont quelque chose de charnel et de concret que les codes académiques habillaient d'idéalisme. Cassatt n'est ni française ni impressionniste au sens strict. C'est peut-être ce double dehors qui lui permet de voir ce que les autres ne voient plus.
Juin 1886. L'exposition ferme. Le groupe ne se réunira plus jamais. Douze ans, huit expositions, plus de deux cents artistes. Ce que cette aventure a produit ne se résume pas aux toiles : c'est une autre façon de regarder, d'autres conventions de visibilité — mais aussi les mêmes angles morts. Les modèles restent sans noms. Les artistes non-européens, absents. La Grande Jatte restera le signe de ce basculement : le moment où la peinture française se prit elle-même comme méthode. Seurat mourra en 1891, à trente et un ans. La toile est aujourd'hui au Art Institute de Chicago. L'île de la Grande Jatte est couverte de bureaux. Le dimanche y est fini depuis longtemps.