Saison 08 · Qui entre, qui sort, qui paie : les huit expositions indépendantes (1874-1886) · Épisode 07

1882 : la fracture Degas / Caillebotte

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Regardez ce carrefour parisien sous la pluie. Gustave Caillebotte a peint en 1877 l'intersection du boulevard de Clichy et de la rue de Saint-Pétersbourg avec une rigueur géométrique qui surprend encore. Pavés mouillés, parapluies noirs, manteaux sombres, passants qui ne se regardent pas. C'est lui qui tient debout le groupe depuis des années. Fils d'une fortune textile, héritier à vingt-six ans, il paie les loyers des expositions, achète les tableaux de ses camarades, avance de l'argent à Monet. Sans Caillebotte, les expositions indépendantes ne fonctionnent pas.

Le problème a un nom : Jean-François Raffaëlli. Ce peintre de scènes de banlieue a été introduit dans le groupe par Edgar Degas en 1879. Son tableau Les déclassés le dit clairement : deux hommes en habits usés, assis quelque part à la périphérie de Paris, l'air absent. Un Paris que les impressionnistes de plein air ne peignent pas. Degas y voit une vérité que le paysage lumineux efface. Caillebotte y voit un cheval de Troie : derrière Raffaëlli, il y a d'autres amis de Degas, des graveurs, des associés. Et à chaque édition, la liste s'allonge.

En janvier 1881, Caillebotte écrit à Pissarro une lettre longue et directe. Il en a assez. Degas, dit-il, pose ses conditions depuis trois expositions et menace de se retirer si on n'accepte pas ses amis. Regardez la Classe de danse peinte en 1874 : une salle de répétition à l'Opéra, des jeunes filles en tutu blanc, leurs professeurs, leurs mères assises contre le mur. Degas peint ce monde comme s'il lui appartenait. C'est en partie vrai. Il a ses entrées partout, ses contacts dans les coulisses, ses réseaux dans les institutions que le groupe prétend contourner.

Regardez de près ce pastel, L'Étoile. Une danseuse seule au centre de la scène, la lumière verte des projecteurs sur elle. Dans l'ombre en haut à droite, un homme en redingote. C'est l'abonné. Ces hommes fortunés versaient une cotisation à l'Opéra contre un accès aux coulisses et aux danseuses elles-mêmes. Les petits rats sont des filles de milieux populaires, amenées là par des mères qui espèrent un revenu. Degas le sait. Il le peint avec une précision froide. Mais il ne se place jamais du côté des danseuses. Son regard est exact et complice à la fois.

Degas pose ses conditions pour la septième exposition : Raffaëlli reste dans la liste, ou lui s'en va. Caillebotte ne cède pas. Degas sort. Il emmène Mary Cassatt, Zandomeneghi, les époux Bracquemond. Regardez Dans la loge, que Cassatt a peint en 1878 : une femme regarde la scène à travers ses jumelles, et de l'autre côté de la salle, un homme dirige les siennes vers elle. Cassatt peint le regard comme rapport de pouvoir. Mais en 1882, suivre Degas c'est se priver d'une exposition. Ce n'est pas une petite chose.

La septième exposition ouvre en mars 1882 au 251 rue Saint-Honoré, organisée par Caillebotte et Pissarro avec l'aide du marchand Durand-Ruel. Claude Monet envoie des toiles depuis la côte normande. Les Falaises à Fécamp montrent la plage et les rochers sous un ciel lourd, une lumière mouvante, sans pittoresque. La salle est perçue comme un retour au cœur de l'impressionnisme de plein air, la sensation pure contre les figures réalistes et les polémiques d'arrière-boutique.

Camille Pissarro montre une série de femmes aux champs. Des glaneuses de Pontoise dans la lumière de printemps. Pissarro est le seul de ce groupe à lire Proudhon, à croire que l'art a une fonction politique. Ce qu'il peint n'est pas une idylle rurale. C'est la paysanne comme sujet à part entière, avec sa posture, sa fatigue, sa dignité. Dans la querelle qui vient de déchirer le groupe, il a choisi clairement : le collectif contre les caprices d'un seul homme.

Berthe Morisot est là aussi, fidèle. Elle n'a manqué qu'une seule exposition depuis 1874. Elle montre des scènes d'intérieur, sa fille Julie, des jardins lumineux. Dans Jour d'été, deux jeunes femmes dans une barque sur le lac du Bois de Boulogne, la lumière tamisée sur l'eau. Son monde est la maison et le jardin bourgeois. Non par manque d'ambition, mais parce que c'est l'espace que la société lui laisse peindre sans entrave. Elle en a fait un territoire souverain.

Renoir revient aussi, lui qui préférait le Salon officiel depuis 1879. Ce printemps-là, il est malade, il rentre d'Algérie où il soignait une pneumonie. Ses toiles arrivent sans lui. On pense à ses scènes de guinguette, aux canotiers sur la Seine à Chatou, à cette lumière de bord d'eau qu'il sait capturer comme personne. Ce retour dit quelque chose de simple : cet espace vaut encore quelque chose. On peut y revenir après une absence.

Ce que 1882 révèle, c'est la question du pouvoir à l'intérieur d'un groupe qui se croyait au-dessus des rapports de force. Degas voulait un groupe tenu par ses réseaux. Caillebotte voulait une cohérence collective. Ces deux hommes reproduisaient à l'intérieur du groupe les mêmes logiques que la société autour d'eux : qui inclut, qui décide, qui efface. Le catalogue de cette septième exposition a été imprimé sans le nom de Degas. Il ne reste qu'une exposition après celle-là.

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