Saison 08 · Qui entre, qui sort, qui paie : les huit expositions indépendantes (1874-1886) · Épisode 04
"Le Berceau" de Berthe Morisot, peint en 1872, est le tableau le plus immédiatement associé à la première exposition indépendante de 1874. Une femme regarde un enfant endormi sous un voile de mousseline blanche. La femme n'est pas une mère : c'est Edma, la sœur de Berthe. Edma avait elle aussi le talent et l'ambition, avait exposé au Salon dans les années 1860. Puis elle avait épousé un officier de marine, et avait cessé de peindre. La vie conjugale et la maternité n'avaient pas laissé de place à un atelier. "Le Berceau" est à la fois un tableau d'affection et un constat : l'une a pu continuer, l'autre s'est arrêtée par empêchement.
"La Psyché", peinte par Morisot en 1876, montre une jeune femme debout devant un grand miroir ovale. C'est dans ce type d'espace que Morisot travaille le plus souvent : chambre, salon, jardin familial. Pas uniquement par goût de l'intimité — mais parce que les autres espaces lui sont fermés. L'École des Beaux-Arts n'accepte pas les femmes, elle ne le fera qu'en 1897. Les cours de nu masculin, fondement de la formation académique, lui sont interdits. Les cafés où le groupe débat — Le Guerbois, La Nouvelle-Athènes — sont des lieux où une femme seule ne peut pas s'asseoir sans esclandre. Le miroir reflète une figure dans l'espace qu'on lui assigne.
"L'Étendage du linge", peint en 1875, ouvre vers l'extérieur : une prairie lumineuse, du linge blanc qui claque au vent, une femme et un enfant dans l'herbe haute. Mais c'est le jardin de Bougival, espace privé et familial. Pas la rue, pas le port, pas la gare de banlieue que Monet ou Sisley arpentent librement. Morisot peint ce qu'elle peut atteindre. Elle en tire des tableaux d'une précision lumineuse qui n'ont rien de la résignation — mais le périmètre est tracé par d'autres.
Mary Cassatt entre dans le groupe en 1879. Américaine de Pittsburgh, fille d'une famille aisée, elle a choisi Paris et la peinture contre l'avis de son père. La même année, elle expose "Dans la loge" : une femme en noir, seule, tenant des jumelles de théâtre et regardant franchement vers la scène. Ce geste semble ordinaire. Il ne l'est pas. Dans l'iconographie du siècle, c'est l'homme qui regarde et la femme qui est regardée. Cassatt retourne le rapport. Et dans le fond du tableau, un homme dans une loge opposée dirige ses propres jumelles vers elle. Le tableau montre les deux regards en même temps, sans hiérarchie.
"Petite fille dans un fauteuil bleu", peinte en 1878, avait été soumise au jury de l'Exposition universelle. Refusé. L'enfant dans ce tableau est avachie, jambes décroisées, dans un grand fauteuil bleu qui occupe presque tout le plan — une posture désinvolte qui rompt avec les poses sages attendues d'une scène d'enfance peinte par une femme. Le refus sanctionne une liberté de cadrage. Ce tableau libre et déconcertant finira par entrer dans les collections nationales américaines, mais il lui faudra du temps pour être regardé correctement.
"La Tasse de thé", peinte vers 1880, cadre deux femmes dans un salon bourgeois, une tasse à la main, les formes simplifiées, l'angle très proche. La scène est dite domestique, donc considérée comme mineure. Cassatt la traite avec la même rigueur compositionnelle que Degas ses danseuses. Mais il y a une différence : les danseuses de Degas sont des filles d'ouvriers soumises au regard des abonnés de l'Opéra. Les femmes de Cassatt sont dans leur propre espace, à égalité dans la conversation. Ce n'est pas le même rapport de pouvoir.
Marie Bracquemond participe aux expositions de 1879, 1880 et 1886. "La Terrasse de Sèvres", montré en 1880, est un tableau de plein air lumineux : deux femmes en blanc assises sous une treille, la lumière filtrant entre les feuilles. La touche est vive, la composition assurée. On est pleinement dans le programme impressionniste. Mais derrière ce tableau, il y a une résistance domestique active. Le mari de Marie, Félix Bracquemond, graveur reconnu, contestait ses choix plastiques, minimisait ses progrès, l'orientait vers des tâches jugées plus convenables. Ce n'est pas une anecdote conjugale : c'est un mécanisme de destruction professionnelle.
Regardons ce détail de la treille dans "La Terrasse de Sèvres". Les feuilles découpent la lumière en taches irrégulières sur les robes blanches. Cette maîtrise de la lumière diffuse et du plein air, c'est exactement le problème central que l'impressionnisme cherchait à résoudre. Bracquemond le résolvait avec précision. C'est peut-être précisément cela que son mari ne supportait pas.
Morisot participe à sept des huit expositions indépendantes. "Été", peint en 1879 et montré à la quatrième exposition, montre deux femmes dans une barque sur un lac, la lumière éclatée sur la surface de l'eau. C'est l'un des tableaux les plus libres et les plus lumineux du groupe tout entier. Les comptes-rendus de presse définissent pourtant Morisot le plus souvent comme "belle-sœur de Manet", ou "dans la manière de Manet". Le lien familial comme cadre d'interprétation, le maître masculin comme étalon. L'œuvre filtre entre les mailles de ce regard.
"Le Bain", peint par Cassatt en 1893, montre une femme baignant un jeune enfant dans une cuvette. La composition est frontale, aplatie, directement inspirée des estampes japonaises. C'est une œuvre de pleine maturité, radicalement moderne dans son refus de la perspective classique. Cassatt cessera de peindre dans les années 1910, la vue défaillante. Bracquemond avait déjà arrêté autour de 1890, sous la pression répétée de son mari — son fils en témoignera plus tard. Morisot était morte en 1895, à cinquante-quatre ans. Trois trajectoires qui dessinent un système : assez d'espace pour que ces femmes existent dans l'histoire de l'impressionnisme, pas assez pour qu'elles la définissent.