Saison 08 · Qui entre, qui sort, qui paie : les huit expositions indépendantes (1874-1886) · Épisode 01

1874 : la Société anonyme contre l'Académie — mais qui, exactement ?

Vidéo en préparation

Paris, avril 1874. On voit ici une photographie prise par les assistants de Nadar : le grand studio du 35 boulevard des Capucines, avec ses verrières qui inondent la salle de lumière naturelle. C'est dans cet espace qu'une centaine de toiles sont accrochées sur des cimaises tendues de tissu rouge brique. Pas de jury, pas de médaille, pas de Salon officiel. La Société anonyme coopérative des artistes peintres, sculpteurs, graveurs a choisi un nom délibérément plat, presque notarial. Il s'agit de ne pas effrayer, de paraître légal. Mais derrière cette prudence administrative, une rupture est en train de se produire. Et la première question à poser n'est pas : quelle beauté. C'est : qui est là, exactement ? Et qui n'est pas là ?

La première œuvre à regarder est Le Berceau de Berthe Morisot. Une femme en robe sombre se penche vers un nourrisson endormi derrière un voile de mousseline. La peinture est d'une douceur tendue, presque fragile. Morisot a trente-trois ans. Elle est la seule femme du groupe fondateur. Elle vient d'une famille de haute bourgeoisie cultivée, ce qui lui a permis de se former — mais les Beaux-Arts restent fermés aux femmes jusqu'en 1897, et l'accès au modèle nu en dehors du cercle privé est quasi impossible. La femme qu'elle peint est sa sœur Edma, elle-même ancienne peintre, qui a dû abandonner son travail au mariage. Ce n'est pas un tableau de bonheur maternel. C'est peut-être un tableau sur ce qu'on empêche.

Impression, soleil levant — c'est le titre que Claude Monet donne à ce petit panneau peint en 1872 au Havre, au lever du soleil, en quelques heures. Un disque orange flotte sur une eau grise entre des silhouettes de mâts. Le critique Louis Leroy choisit précisément ce tableau pour coiffer son article-pamphlet du titre L'Exposition des Impressionnistes, utilisé comme insulte : inachevé, brouillon, irrespectueux. Ce que Leroy ne saisit pas — ou ne veut pas saisir — c'est que l'inachèvement est le sujet. La lumière change. Le moment passe. On ne finit pas parce qu'il n'y a rien à finir. L'injure deviendra le nom d'un siècle.

Depuis les fenêtres du studio Nadar, Monet a peint le boulevard lui-même. Le Boulevard des Capucines montre la foule hivernale comme une nappe de taches noires, indistinctes, pressées. Personne n'a de visage. La modernité que Monet peint ici, c'est l'anonymat de la ville haussmannienne : des corps sans identité, interchangeables. Et ce regard est un regard de surplomb — depuis la fenêtre d'un immeuble bourgeois vers la rue d'en bas. Ceux qui marchent là ne regardent pas. Ils sont regardés.

Edgar Degas présente plusieurs scènes de répétition de ballet. Devant ces toiles, on pense d'abord à la grâce, à la lumière des projecteurs, aux tutus. Mais les danseuses qu'il peint sont en grande majorité des filles d'ouvriers ou de petits artisans, entrées très jeunes à l'Opéra, parfois avant dix ans. On les appelle les petits rats. Et il existe, dans les coulisses de l'institution, un autre régime : les abonnés — des hommes aisés qui paient pour accéder aux loges de répétition et y nouer des protections. Ce que Degas peint est réel et beau. Ce qu'il ne montre pas — le système économique qui fait tenir ces corps dans ce décor — est là aussi.

Camille Pissarro est le seul du groupe à avoir participé aux huit expositions sans exception. Il est également le seul à être né hors de France métropolitaine : à Charlotte Amalie, dans l'île de Saint-Thomas, alors colonie danoise, d'un père juif séfarade et d'une mère créole de l'île. Ses paysages de Pontoise — comme cette vue hivernale de la route d'Ennery, aux arbres dépouillés sur un sol gelé — portent un regard formé ailleurs. Cette trajectoire n'est jamais nommée dans les salons parisiens. Pissarro passe pour le doyen, le sage. Son altérité reste silencieuse.

Paul Cézanne envoie La Maison du pendu, un paysage d'Auvers-sur-Oise aux volumes inhabituels, presque géologiques. La maison, les arbres, la terre ocre sont traités par plans, sans profondeur artificielle. Cézanne est là grâce à Pissarro, qui l'a accueilli à Pontoise et lui a appris à peindre dehors, devant le motif. Ce compagnonnage est l'une des transmissions les plus fécondes de la peinture moderne. Elle se passe loin des ateliers parisiens, entre un aîné séfarade-créole et un bourgeois aixois réputé difficile à vivre.

La Loge de Pierre-Auguste Renoir : une femme au premier plan, en robe noire et blanche, regardée. Derrière elle, un homme pointe ses jumelles non pas vers la scène mais vers les autres loges. La femme est Nini Lopez, dite Nini gueule de raie, une fille des bords de Seine qui pose pour Renoir. Elle est offerte au regard du spectateur. L'homme regarde ailleurs. C'est aussi une scène de pouvoir — et le tableau l'expose sans le commenter.

La Société anonyme fonctionne comme une coopérative : chaque membre cotise, supporte une part des frais, perçoit une part des bénéfices éventuels. Il n'y a pas de bénéfices. L'exposition ferme le 15 mai avec un déficit. Mais pour en être, il fallait d'abord pouvoir payer. Édouard Manet, le plus célèbre de la bande, refuse d'y participer : il croit encore dans la médaille du Salon, dans la reconnaissance officielle. Eva Gonzalès, sa seule élève reconnue — une femme peintre que Manet a représentée au travail dans un grand portrait — expose au Salon, pas ici. Le groupe est donc déjà un tri. Ceux qui choisissent de ne pas attendre le jury ne sont pas tous libres de ce choix. La saison qui commence ici suit ce groupe — pas comme une légende de vainqueurs, mais comme une histoire de ceux qui ont tenu.

← Saison 08 · Sommaire