Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 09
Une voile citron, gonflée, barre toute la moitié droite de la toile. Au premier plan, le dos noir d'un canotier, énorme, coupé par le bas du cadre ; sa rame trace une diagonale qui pousse l'œil vers une mère et son enfant, calés dans la coque jaune. L'eau monte, bleu dur, jusqu'à une ligne d'horizon collée au bord supérieur. C'est La Partie de canot, peinte par Mary Cassatt durant l'hiver 1893 à Antibes : un aplat, une plongée, une géométrie de voile et de coque qui doit tout à l'estampe et rien au pittoresque. Cette toile a traversé l'Atlantique. Vingt ans plus tard, d'autres comme elle vont s'accrocher pour une cause.
Regardez la fleur, sur le corsage de la jeune femme : un tournesol, large, jaune franc, posé là où d'ordinaire on attend un bijou. En 1905, dans cette huile que conserve la National Gallery de Washington, Cassatt ne l'a pas choisi au hasard. Le tournesol est l'emblème du suffrage des femmes — fleur du Kansas, portée en broche par les militantes américaines ; le jaune, la couleur du mouvement. La mère tend un petit miroir rond à une fillette qui s'y regarde. Tout est dit sans un mot d'ordre : une enfant apprend à se voir, et la peintre a glissé l'insigne politique dans la matière même de la robe.
Cette manière d'enchâsser la conviction dans le tissu d'un tableau, on la retrouve au cœur du 6 avril 1915. Ce jour-là, à la galerie Knoedler de New York, Louisine Havemeyer ouvre une exposition au profit du suffrage : des maîtres anciens, des Degas, et vingt-neuf Cassatt prêtés de sa collection. Parmi eux, Mère et enfant, dit Le Miroir ovale, peint vers 1899 : un garçon nu, hanche déhanchée, la tête cernée par un miroir rond qui lui fait comme une auréole. Les Havemeyer l'appelaient la Madone florentine. Degas, devant elle, avait lâché : c'est l'Enfant Jésus et sa nourrice anglaise. La pique dit leur intimité de métier.
Car le groupe qui accroche ensemble en 1915 s'était, lui, déchiré. Dans un autoportrait à la gouache des années 1878 que garde le Metropolitan, Cassatt s'est peinte à peine posée, le visage esquissé sous un chapeau, le fond laissé en réserve — un regard direct, sans complaisance. C'est ce regard-là qui, des années plus tôt, avait tranché. L'affaire Dreyfus avait fendu l'impressionnisme : Degas et Renoir du côté des accusateurs, antisémites ; Cassatt et Pissarro de l'autre. Et pourtant, en 1915, c'est elle qui exige que ses toiles voisinent celles de Degas. La conviction n'efface pas l'estime du peintre pour le peintre.
Ce qu'elle choisit de montrer pour la cause, ce ne sont pas des allégories, mais ses intérieurs. Jeune mère cousant, vers 1900, autre toile de la collection Havemeyer aujourd'hui au Metropolitan : une femme penchée sur son ouvrage, absorbée, pendant qu'une petite fille s'appuie en travers de ses genoux et fixe le spectateur. Pas un regard échangé entre elles. La robe rayée de la mère, le jardin flou derrière, la touche large et sûre construisent une scène de travail, pas d'attendrissement. Cassatt peint le soin comme une occupation sérieuse, jamais comme une vignette sucrée. C'est ce sérieux-là qu'elle met au service du vote.
Prenez encore Caresse maternelle, huile de 1896 conservée à Philadelphie. Une mère presse sa joue contre celle d'un nourrisson qui tend la main vers son visage ; les deux têtes se fondent presque en une seule masse de chair claire. Aucune auréole, aucun symbole : l'étreinte tient toute seule, par la pression d'une joue sur une joue. Le dessin reste ferme sous la couleur tendre — l'héritage de Degas, du contour net appris à la pointe sèche. Cassatt prouve qu'on peut peindre la tendresse sans la trahir en mièvrerie, en la traitant comme un fait physique, un poids, un geste.
Et quand elle sort de l'intérieur, c'est encore pour montrer des femmes seules maîtresses de leur scène. Été, vers 1894, à la Terra Foundation : deux femmes dans une barque, penchées vers l'eau où glissent des canards. Pas d'homme aux rames cette fois — elles occupent l'embarcation entière. L'eau n'est qu'un tissu de touches vertes et bleues, sans rive, sans profondeur assignée ; les chapeaux clairs vibrent dans la lumière d'été. La composition coupe la barque au bord du cadre, à la japonaise. Une scène de loisir, oui, mais où les femmes ne posent pour personne : elles regardent leur propre eau.
Même refus de l'ornement dans Enfants jouant sur la plage, de 1884, à la National Gallery. Deux fillettes en robe blanche, accroupies, entièrement prises par leurs seaux et le sable mouillé ; la plage monte en hautes bandes horizontales — sable, mer, ciel — qui aplatissent l'espace. Aucune des deux ne sourit, aucune ne joue la grâce enfantine attendue. Cassatt les peint au travail de leur jeu, têtes baissées, mains dans le seau, avec le même sérieux qu'une femme à sa couture. L'enfant y est une personne occupée, pas un motif de douceur destiné à l'œil de l'adulte.
Cet engagement eut un prix, et il passa par les visages de sa propre famille. En 1884, à Philadelphie, Cassatt avait peint son frère Alexander et son fils Robert : l'homme d'affaires assis, le garçon accoudé contre lui, deux profils proches dans une gamme sobre de bruns et de noirs — une tendresse retenue, toute en appuis du corps. Or les Cassatt de Philadelphie, ce frère et les siens, gardèrent leurs distances avec la cause suffragiste ; certains refusèrent de prêter. La peintre qui savait si bien rendre la chaleur d'une famille dut la voir se raidir sur une question de droit. Elle ne céda pas.
Pour refermer, revenons à 1886. Cette année-là, à la huitième et dernière exposition impressionniste, Cassatt accroche Jeune fille arrangeant ses cheveux : une adolescente en chemise, bras levés, renouant une natte, dans une gamme de roses éteints et de blancs cassés. Le geste est ingrat, vrai, sans séduction — et Degas, frappé, acheta la toile. Tout ce que Cassatt défendra en 1915 est déjà là, en 1886 : des femmes saisies dans leurs gestes réels, jamais offertes. C'est par ces expositions indépendantes que ces toiles affrontèrent d'abord le public — les huit salons libres dont l'aventure, de 1874 à cette année 1886, sera notre prochaine traversée.