Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 07
Chicago, mai 1893. La World's Columbian Exposition s'ouvre pour célébrer quatre siècles depuis l'arrivée de Colomb aux Amériques — un événement impérial habillé en fête de la civilisation. Parmi les dizaines de pavillons de la "White City", ces bâtiments néoclassiques érigés sur les bords du lac Michigan qui accueilleront près de quatre-vingt millions de visiteurs en six mois, un seul bâtiment est réservé aux femmes. Un seul. Le Woman's Building. C'est là que Mary Cassatt, Américaine expatriée à Paris depuis vingt ans, va réaliser l'oeuvre la plus ambitieuse de sa carrière.
Bertha Honoré Palmer, présidente du Board of Lady Managers, passe la commande en 1891. Un tympan à peindre, environ dix-sept mètres de large. Cassatt accepte et fait creuser une tranchée dans le plancher de son atelier au Mesnil-Beaufresne pour pouvoir reculer suffisamment et voir l'ensemble depuis le bas. Ce dispositif dit à lui seul l'ampleur de ce qu'elle entreprend. Aucune peintre américaine n'avait été confrontée à une telle échelle, et peu d'artistes de sa génération, hommes compris, avaient reçu une commande publique de cette magnitude.
Le panneau gauche montre des jeunes femmes tendant les bras vers les fruits d'un arbre dans un verger. Le geste rappelle l'Eden, mais il en inverse le sens moral : ici, personne ne punit ces femmes d'accéder à la connaissance. Elles la cueillent comme un droit naturel. Dans ses lettres à Palmer pendant la préparation, Cassatt est explicite : elle veut représenter la femme moderne comme protagoniste de sa propre histoire intellectuelle, pas comme symbole d'une vertu que d'autres lui auraient assignée.
Le panneau central représente des femmes en mouvement, dans une poursuite que les descriptions de l'époque associent à la Renommée. Des femmes qui courent après la reconnaissance publique. Le panneau de droite rassemble les arts, la musique, la danse. Et dans toute la fresque, pas un seul homme. Ce choix est délibéré : Cassatt refuse que la femme soit allégorisée sous un regard masculin. Ce qu'elle construit, c'est un espace d'autonomie, pas de séparation — une différence fondamentale.
Face à la fresque de Cassatt, sur le tympan nord, Mary Fairchild MacMonnies peint "Primitive Woman". Le dispositif binaire — primitive au nord, moderne au sud — appartient en droite ligne à la pensée évolutionniste du XIXe siècle impérial, cette grille qui hiérarchise les peuples selon leur degré supposé de civilisation. Cassatt n'a pas choisi ce voisinage. Il lui a été imposé par la structure même de la commande, et il recontextualise la fresque entière à l'intérieur du cadre colonial de l'exposition qui l'abrite.
La fresque utilise des couleurs franches : verts vifs, jaunes lumineux, contours nets. Pour comprendre ces choix, il faut se souvenir de ce que Cassatt avait absorbé quelques années plus tôt lors de l'exposition de gravures japonaises à Paris en 1890. Utamaro, Hiroshige — un système formel rigoureux, un art antérieur et autonome qui lui offre un vocabulaire pour s'affranchir de la profondeur académique occidentale. Elle ne les cite pas comme des "sources exotiques" : elle s'en nourrit comme d'un égal, selon la même logique que les estampes ont nourri Monet ou Degas, mais avec une conscience formelle plus radicale.
La réception critique est mince, distante. Quelques journaux commentent. Beaucoup ignorent. La fresque est en hauteur dans un édifice à l'écart des grandes allées de l'exposition, là où les machines et les inventions industrielles attirent les foules et les photographes. Le Woman's Building a ses visiteurs, mais la presse dominante le traite comme un espace annexe. L'art des femmes, dans le bâtiment des femmes, reste à l'intérieur d'un cadre que personne ne cherche à déplacer.
En novembre 1893, l'exposition ferme. Les bâtiments sont démontés. Beaucoup brûlent dans des incendies l'année suivante. Le Woman's Building est détruit et la fresque de Cassatt disparaît avec lui. On ne sait pas exactement ce qui lui est arrivé : détruite dans les flammes, démontée et perdue dans un entrepôt, ou simplement jetée. Ce qui est certain, c'est qu'elle n'existe plus. L'oeuvre la plus ambitieuse de la carrière de Cassatt, deux ans de travail, une surface de dix-sept mètres, n'est plus accessible.
Il reste des photographies en noir et blanc, quelques-unes prises à l'époque. Elles montrent la composition d'ensemble, les figures, la disposition des panneaux. Mais elles trahissent sur un point fondamental : la couleur. Ce que nous voyons dans ces archives, c'est une surface aplatie, dépouillée de ce qui en constituait peut-être l'essentiel. Les verts et les jaunes que Cassatt avait calculés pour une lumière naturelle changeante, vus à plusieurs mètres de distance — tout cela est invisible. L'archive garde la structure. Elle efface la vie de la peinture.
Pour approcher ce qu'a pu être la fresque, il faut regarder les gravures en couleurs que Cassatt produit dans ces mêmes années. "La Lettre", "La Toilette" — même palette tranchée, mêmes aplats sans ombre portée, même espace plan nourri de l'estampe japonaise. Ces oeuvres sont dans les musées parce qu'elles étaient sur papier : transportables, vendables, collectionnables. La fresque, elle, était ancrée dans un lieu temporaire. C'est la différence entre ce qui survit et ce qui disparaît, dans un système qui classe les arts autant que les peuples.
Ce qui s'est effacé en 1893 n'est pas seulement un tableau. C'est la démonstration concrète qu'une femme peintre pouvait concevoir et exécuter une commande publique monumentale. Cassatt l'avait fait. Mais la preuve a disparu avec l'édifice qui lui était assigné — temporaire, à part, bâti dans le cadre d'une célébration impériale qui n'avait accordé aux femmes qu'une visibilité sans pérennité. L'effacement de la fresque n'est pas un accident. C'est la conséquence d'une structure qui avait mis les femmes dans un bâtiment séparé, provisoire, destiné à ne pas durer.