Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 07
Regardez cette photographie jaunie. Une longue bande de femmes en robe claire, dans un verger en pleine lumière, court sur près de dix-huit mètres, tout en haut d'un mur. C'est tout ce qui nous reste de la plus grande toile que Mary Cassatt ait jamais peinte : un tympan de dix-sept mètres soixante sur trois mètres soixante, accroché en 1893 sous le plafond du Woman's Building, à l'Exposition colombienne de Chicago. Le tableau a disparu après la fête. Nous ne le connaissons que par une poignée de clichés en noir et blanc et par une seule estampe en couleur. Tout ce que nous allons regarder ce soir est reconstruit à partir d'images mortes, et c'est ce qui rend l'exercice passionnant.
Le panneau central porte un titre qui sonne comme un programme : Jeunes femmes cueillant les fruits de la connaissance, ou de la science. Sur la photographie, on distingue un verger ouvert. Des femmes en vêtements modernes, pas de drapé antique, pas d'allégorie en toge, tendent les bras vers les branches, décrochent des pommes, et les passent à des fillettes plus jeunes. La composition est une frise : les figures s'alignent sur une même bande, à hauteur d'œil, sans profondeur creusée, déroulées comme une tapisserie. Et le geste, là, compte plus que tout. La pomme, le fruit défendu d'Ève, celui qui condamne la femme qui ose savoir, passe ici de main en main sans drame et sans châtiment. La faute biblique devient une transmission tranquille du savoir, entre générations de femmes, dans un jardin sans serpent.
À gauche, un panneau plus étroit prolonge la frise : Jeunes filles poursuivant la gloire. Des silhouettes légères s'élancent, bras levés, robes soulevées par la course, derrière une renommée ailée qui file devant elles et leur échappe. Le mouvement est tout en diagonale, à rebours du calme du verger central. Cassatt y reprend la même langue plastique : peu de modelé, des figures qui tiennent par le contour et par la couleur, posées en bandeau sur un fond clair plutôt que plongées dans une perspective profonde. C'est une frise antique repensée par une main qui a passé deux ans, à la même époque, sur le cuivre de ses gravures.
Le panneau de droite répond, symétrique : Arts, Musique, Danse. Une femme assise y tient un instrument, et ce détail est savoureux : c'est un banjo, instrument américain et populaire, pas une lyre d'allégorie. À côté, une autre danse, une troisième écoute. Là où la tradition aurait peint les neuf Muses en tuniques, Cassatt installe des Américaines de son temps, en robes contemporaines, occupées de musique réelle. Le grand sujet noble de la peinture murale, qu'elle avait sous les yeux dans les commandes officielles, elle le ramène à des femmes ordinaires faisant des choses concrètes.
De toute cette couleur perdue, un seul témoin direct nous est parvenu : une estampe, Gathering Fruit, tirée à la pointe sèche et à l'aquatinte au moment même du chantier. Une femme en robe à fines rayures soulève un enfant vers une branche chargée. Et là, enfin, nous voyons ce que le noir et blanc nous cache : des aplats nets, un contour ferme, une couleur posée par plages décoratives, sans ombre brune, sans clair-obscur. C'est exactement le vocabulaire des dix estampes en couleur qu'elle avait gravées deux ans plus tôt, en dialogue avec Utamaro. Par cette planche, on extrapole la palette du mur : claire, fraîche, tenue comme une tenture, à l'opposé des fresques sombres et solennelles de ses voisins masculins.
L'autre porte d'entrée vers la couleur disparue, ce sont les petites huiles que Cassatt a peintes en marge du chantier, en gardant le motif sous la main. Baby Reaching for an Apple, de 1893, conservée aujourd'hui au musée des beaux-arts de Virginie, est de celles-là. Une mère, en robe d'un rose lustré, plie de la main une branche pour la mettre à portée de son enfant ; le bébé, nu, se hisse et tend le bras vers la pomme. Le vert profond du feuillage fait chanter le rose de l'étoffe et de la peau. C'est le geste du panneau central, isolé, ralenti, peint en grand : cueillir, et tendre le fruit à plus jeune que soi.
Ce geste, Cassatt ne l'a pas inventé pour la commande : il mûrissait déjà dans son atelier. Young Women Picking Fruit, peinte vers 1891 et gardée aujourd'hui au musée Carnegie de Pittsburgh, en contient toute la graine. Deux femmes en robe d'été, l'une debout cueillant, l'autre assise écoutant, dans un jardin baigné de lumière haute. Pas d'anecdote, pas de séduction : deux femmes pensent et travaillent ensemble parmi les arbres. Le grand mur n'est donc pas une parenthèse décorative, mais l'agrandissement d'une obsession ancienne portée à l'échelle d'un édifice public.
Reprenez maintenant le panneau de la musique et regardez une dernière planche, The Banjo Lesson, gravée elle aussi vers 1893 : deux femmes penchées sur un même instrument, seules, pour personne d'autre qu'elles. Et c'est en additionnant les trois volets qu'on voit ce que Cassatt a fait sans le crier : dans toute la frise, d'un bout à l'autre des dix-huit mètres, pas un seul homme. Un jardin de la connaissance, une course vers la gloire, un concert, peuplés uniquement de femmes, dans un bâtiment entièrement consacré aux femmes. La thèse n'est jamais écrite : elle est dans qui occupe le cadre, et dans qui en est absent.
Reste le cadre, au sens propre. Voici une photographie de l'intérieur du Woman's Building, conçu par l'architecte Sophia Hayden, où le mur de Cassatt fut tendu tout en haut, sous la verrière. La commande venait de Bertha Palmer, présidente du comité des femmes ; l'Exposition, elle, célébrait les quatre cents ans de l'arrivée de Christophe Colomb, vitrine du progrès et de la puissance américaine. Cassatt y a logé une petite république de femmes savantes, mais si haut, sous la lumière crue du plafond de verre, que les visiteurs peinaient à la lire, et que la critique resta tiède. La toile est restée chez Bertha Palmer, puis s'est évanouie après la mort de celle-ci en 1918. Commande publique majeure, signée d'une fondatrice de l'impressionnisme, et pourtant effacée : il n'en subsiste pas un fragment de couleur.
Il en subsiste autre chose, pourtant. Le motif, lui, a survécu, essaimé dans une dizaine de petites huiles comme Child Picking a Fruit, de 1893 encore : une femme tenant un enfant qui se penche pour saisir un fruit. Le grand mur a péri, mais son geste fondateur, une femme tendant la connaissance à une fille, est resté vivant sur des toiles de chevalet que les musées américains conservent aujourd'hui. C'est la dernière grande pensée picturale de Cassatt à pleine échelle. Car dans les années qui suivent, cette main si sûre du contour va commencer à perdre la lumière, à mesure que ses yeux faiblissent. C'est cette peinture du corps qui se dérobe que nous regarderons la prochaine fois.