Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 06

Louisine Havemeyer et le pouvoir discret des collectionneuses

Regardez ce pastel de 1895. Une femme en robe sombre incline la tête vers sa fillette, la petite Electra blottie contre elle ; la craie pose la chair en quelques passages clairs et laisse le fond à peine effleuré. La femme, c'est Louisine Havemeyer. Et la main qui la dessine est celle de Mary Cassatt. Tout l'épisode tient dans ce face-à-face : la peintre et la collectionneuse, deux Américaines à Paris, liées par quarante ans d'amitié et par un projet que personne n'avait formulé ainsi, faire entrer la peinture la plus audacieuse de leur temps dans un pays qui n'en voulait pas encore.

Remontons à la première fois. Vers 1877, dans une boutique de couleurs parisienne, une jeune fille de vingt et un ans achète pour cinq cents francs un petit pastel rehaussé de gouache, une Répétition de ballet de Degas. C'est Cassatt qui l'a guidée jusque-là. Approchez : sur le plancher nu, les danseuses s'alignent en frise, coupées par le bord comme dans une estampe ; une large bande de sol vide barre tout le premier plan, et l'œil glisse le long de cette diagonale jusqu'au petit escalier en colimaçon du fond. Aucune scène, aucun public, l'envers du spectacle. C'est le premier Degas à passer l'Atlantique, et le début de la plus grande collection de Degas au monde.

Quelques années plus tard, devant En bateau de Manet, peint à Argenteuil en 1874, Cassatt tranche d'une phrase : voilà le dernier mot de la peinture. Et elle pousse les Havemeyer à l'acheter. Voyez pourquoi. Un canotier en maillot blanc tient la barre ; sa veste, sa rame, le plat-bord coupent la toile de longues diagonales. Derrière, l'eau n'est plus de l'eau : un seul aplat de bleu intense, sans vague, sans reflet fouillé, qui remonte à la verticale et colle la barque au premier plan comme une planche japonaise. La femme en robe claire regarde ailleurs. Pas de profondeur, pas d'anecdote, rien que des plans de couleur posés francs. Cassatt reconnaît là ce qu'elle cherche elle-même.

Cassatt avait un autre amour, plus charnel : Courbet. Elle convainc les Havemeyer d'acheter cette Femme au perroquet de 1866. Une femme nue, renversée sur des draps blancs, la chevelure défaite répandue en éventail, lève le bras pour offrir un perroquet bariolé. Tout est dans la matière : la chair est posée à la truelle autant qu'au pinceau, épaisse, pétrie, sans le moindre poli académique ; le fond brun de forêt étouffe la lumière pour faire éclater ce corps. Là où le Salon criait à la vulgarité, Cassatt voyait de la peinture pure, de la pâte qui pense. Elle apprend aux Havemeyer à aimer ce que leur époque jugeait grossier.

Elle leur fait acheter aussi ce Mademoiselle V. en costume d'espada que Manet peignit en 1862. Une jeune femme, Victorine Meurent, le modèle d'Olympia, campe en habit de toréador rose et noir, la cape déployée, l'épée à la main. Mais regardez le sol : il n'y en a pas. La figure tient debout sur un fond gris-vert sans profondeur, et derrière elle, à une tout autre échelle, une scène de corrida flotte comme une vignette collée, empruntée à une estampe. Manet juxtapose des plans qui ne se rejoignent pas, exactement comme Hokusai. Cette Espagne rêvée d'atelier prépare l'œil à l'Espagne réelle, où Cassatt va bientôt conduire ses amis.

En 1901, Cassatt embarque avec les Havemeyer pour un long voyage qui les mène jusqu'en Espagne. Là, elle leur fait regarder un peintre que presque personne ne cotait alors, le Greco. Cette Vue de Tolède, peinte vers 1600, semble pourtant sortir d'un atelier moderne. Un ciel d'orage, noir et plombé, écrase une ville verte accrochée à sa colline ; l'herbe est d'un vert acide, irréel, les bâtiments glissent par rapport au vrai plan de la cité. Aucun souci de ressemblance topographique, rien que des masses, une lumière surnaturelle, une tension qui annonce trois siècles à l'avance ce que cherchent ses amis impressionnistes. L'œil de Cassatt fait dialoguer Tolède en 1600 et Argenteuil en 1874.

Plus audacieux encore : Cézanne, que beaucoup de ses propres amis trouvaient inachevé, brutal. Cassatt en fait entrer treize toiles chez les Havemeyer, dont cette Montagne Sainte-Victoire au viaduc des années 1882 à 1885. Regardez comment la vallée est bâtie : non par la perspective, mais par des touches obliques, parallèles, posées comme des tuiles ; chaque champ, chaque pan de toit est un plan de couleur juxtaposé au suivant. Au fond, la montagne bleue se dresse, tenue par le même réseau de coups de pinceau que le premier plan, si bien que le lointain et le proche vibrent ensemble sur une seule surface. C'est presque déjà du cubisme. Que Cassatt l'ait vu si tôt en dit long sur la finesse de son œil.

Revenons une dernière fois à Degas, car c'est là que se voit le mieux l'accord entre l'œil qui collectionne et la main qui peint. Cette Femme assise près d'un vase de fleurs de 1865 est tout entière bâtie sur un décentrement : un énorme bouquet d'asters et de dahlias dévore le centre et la gauche de la toile, tandis que la femme, reléguée à droite et coupée par le cadre, regarde hors champ, presque de trop dans son propre portrait. C'est exactement le cadrage hardi que Cassatt pratique dans ses loges et ses bains. Elle ne choisissait pas seulement de beaux tableaux : elle choisissait, pour l'Amérique, sa propre grammaire visuelle, l'aplat et la coupe venus de l'estampe.

À la mort de Louisine Havemeyer, en 1929, près de deux mille œuvres entrent au Metropolitan : Manet, Degas, Courbet, le Greco, Cézanne, et cette part-là forme aujourd'hui l'épine dorsale de ses salles. Derrière chaque grand achat, la même silhouette discrète : une peintre qui n'exposait pas son nom, conseillait par lettres, et orientait le regard d'un pays entier. Cassatt n'avait pas le droit de vote, elle ne l'obtiendrait qu'à la toute fin de sa vie, et l'on attendait d'elle des scènes de salon. Elle a fait de l'amitié et du conseil un atelier d'une autre sorte : non plus poser la couleur sur la toile, mais décider quelles toiles un peuple apprendrait à aimer. Un pouvoir sans bruit, et décisif. Reste à voir ce qui arrive quand on lui confie, une fois, un mur immense et public.

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