Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 05
Ce tableau dérange au premier regard. Pas parce qu'il choque, mais parce qu'il refuse de ressembler à ce qu'on attend. En 1893, Mary Cassatt achève The Child's Bath, conservé aujourd'hui à l'Art Institute of Chicago. On voit une femme assise, penchée vers un enfant debout dans une cuvette peu profonde. L'enfant est nu, les pieds dans l'eau savonneuse. La femme tient les pieds de l'enfant d'une main, un linge de l'autre. Et le peintre regarde tout ça d'en haut, en plongée, comme si l'on était dans la même pièce qu'eux.
Regardons d'abord la robe. Elle est rayée de bleu et blanc, à larges bandes obliques, et elle occupe une portion immense de la toile. Ce n'est pas un accident. Cassatt structure la composition autour de ces bandes comme on structure un dessin autour de lignes directrices. La robe n'est pas un accessoire, c'est un élément plastique. Elle aplatit l'espace, réduit la profondeur, traite la figure humaine comme une surface géométrique. Ici s'entend l'écho d'un choc visuel que Cassatt venait de recevoir.
En 1890, Cassatt visite l'exposition d'estampes japonaises à l'École des Beaux-Arts de Paris. Elle y voit Utamaro, Hiroshige, Hokusai. Elle voit surtout comment ces artistes représentent les corps depuis un angle légèrement plongeant, avec des aplats de couleur sans ombre portée, avec des motifs de tissu traités à égalité avec la peau. Pour Cassatt, c'est une révélation technique et politique : le quotidien des femmes peut être un sujet monumental. Ce n'est pas un emprunt superficiel. C'est une leçon de regard.
Revenons au sol. La cuvette est posée sur un tapis. Les pieds de l'enfant trempent dans une eau dont on ne voit pas la profondeur. Cassatt peint ce détail avec une précision presque clinique : la courbe du talon, les orteils serrés, la rougeur légère de la peau au contact de l'eau. Il n'y a rien de mignon ici au sens sentimental. Il y a quelque chose de juste. Le corps de l'enfant est un corps réel, vulnérable, qui a besoin d'être lavé, réchauffé, tenu. Ce soin-là, Cassatt le prend au sérieux.
Les mains de la femme méritent un arrêt. La main gauche retient les deux pieds de l'enfant avec fermeté, sans rudesse. La main droite accomplit le geste de toilette. Ces mains ne sont pas celles d'une Vierge en prière. Ce sont des mains qui travaillent, qui connaissent la routine de ce soin, qui savent tenir un petit corps sans lui faire peur. Cassatt les peint sans les flatter, sans les idéaliser. Elles appartiennent à une expérience quotidienne que les grands formats de la peinture d'histoire ignoraient systématiquement.
La femme ne regarde pas le spectateur. Elle ne regarde pas non plus l'enfant dans les yeux. Son regard est concentré sur le geste en cours, sur les pieds qu'elle tient, sur la tâche elle-même. Ce regard vers le bas n'est pas de la soumission. C'est de la concentration. C'est le regard de quelqu'un qui fait bien ce qu'il fait. Et ce visage est délibérément sans nom. Cassatt ne nous dit pas qui est cette femme. Est-elle la mère ? Une bonne, une nurse, une domestique ? Le tableau ne tranche pas.
Cette ambiguïté est politique. Dans les ménages bourgeois de la fin du dix-neuvième siècle, les soins aux enfants étaient souvent délégués à des femmes de classe ouvrière. Si la femme du tableau est une employée, alors le tableau représente du travail salarié. Si c'est la mère, il représente un travail domestique non rémunéré. Dans les deux cas, ce que Cassatt peint en grand format, avec la gravité réservée aux scènes historiques, c'est du travail de femme. Travail invisible, travail sans gloire, travail que la peinture d'apparat avait toujours ignoré.
Deux ans avant ce tableau, Cassatt avait produit une série d'aquatintes en couleurs, directement inspirée des estampes japonaises. L'une d'elles montrait déjà une femme et un enfant dans un geste de toilette, en plongée, avec les mêmes rayures de tissu et le même refus de la perspective classique. Ces gravures avaient été exposées et admirées par Pissarro et Degas. The Child's Bath de 1893 est la version peinte, amplifiée, de cette même recherche. Cassatt travaille en séries, elle revient sur ses sujets, elle creuse.
Cassatt est américaine dans un monde de l'art parisien qui la traite en étrangère cultivée. Elle est femme dans un groupe impressionniste majoritairement masculin, qui l'accepte mais la tient à l'écart des conversations de café. Elle n'a pas eu accès à l'École des Beaux-Arts, fermée aux femmes jusqu'en 1897. Elle a appris en copiant les maîtres au Louvre. Elle a construit son œuvre dans l'espace disponible : l'intérieur domestique. Et elle en a fait un terrain d'investigation plastique d'une rigueur absolue.
Ce point de vue plongeant n'est pas qu'une astuce compositionnelle. Il dit quelque chose sur le regard. On ne contemple pas ces deux figures à distance, on est au-dessus d'elles, dans la même pièce, presque dans la même action. Ce n'est pas le regard du voyeur à travers une serrure, comme dans certains Degas. C'est le regard de quelqu'un qui participe, qui connaît cette pièce, qui y a été. Cassatt peint depuis l'intérieur. Ce n'est pas une posture rhétorique, c'est une position physique.
The Child's Bath ne raconte pas la maternité comme une élévation spirituelle. Il ne glorifie pas le sacrifice maternel. Il montre un soin, un matin ordinaire, deux corps, une cuvette, une robe rayée. Et il dit que ça compte. Que ça vaut la peine d'un grand format, d'une composition rigoureuse, de toute l'attention que Cassatt mettait dans chacune de ses toiles. C'est peut-être l'acte le plus discret et le plus radical que contient ce tableau : décider que ce moment-là mérite d'être regardé.