Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 02
Deux mains gantées de noir tiennent une paire de jumelles de théâtre, et derrière ces jumelles, un œil. Une femme s'est penchée en avant dans sa loge, le buste tendu, et elle scrute la salle d'en face avec une concentration presque sportive. Elle ne pose pas. Elle ne sourit pas vers nous. Elle est occupée à voir. Mary Cassatt peint cette toile en 1878, elle l'intitule In the Loge, et c'est aujourd'hui l'un des trésors du Museum of Fine Arts de Boston, quatre-vingt-un centimètres sur soixante-six de hauteur. Approchez-vous : tout, dans ce tableau, est organisé autour d'un seul geste, celui de regarder.
Reculez maintenant pour saisir l'ensemble. La salle décrit une immense courbe rouge et or qui part du bas à droite, monte, s'incurve et file vers le fond à gauche. C'est l'arc des balcons de l'opéra, et Cassatt s'en sert comme d'un rail : la diagonale de ces loges dorées vous prend l'œil et le ramène inévitablement vers la femme, calée au premier plan. La composition n'est pas centrée, pesée, équilibrée à l'académique. Elle est coupée, décentrée, tendue en biais, la grammaire que ce cours vous a appris à reconnaître dès l'estampe japonaise. L'espace n'est pas un décor : c'est une trajectoire.
Le sujet, c'est d'abord une couleur : le noir. La femme est habillée de noir des poignets jusqu'au col, et ce noir-là n'a rien de l'ombre brune et morne de l'atelier académique. C'est un noir moderne, élégant, le noir des tenues de ville que Manet venait d'imposer comme la couleur de Paris. Regardez comme Cassatt le travaille : ce n'est pas un trou plat dans la toile, c'est une matière, des noirs chauds, des noirs bleutés, des reflets mats sur le tissu, un velouté qui boit la lumière au lieu de la renvoyer. Là où l'académie aurait fui le noir comme une faute, Cassatt en fait le centre vivant de son tableau.
Et la lumière, justement. Ce n'est pas la nuit, ce n'est pas le gaz tremblant des grands soirs. C'est une lumière de jour, franche, presque crue : nous sommes à une matinée, un concert d'après-midi, et la clarté tombe sur la joue et le bras de la femme. La peau est posée en touches claires, fraîches, sans le modelé léché du portrait officiel. L'éventail fermé, tenu de l'autre main, accroche un éclat. Tout respire la fin de matinée mondaine, l'heure où l'on vient autant pour voir que pour entendre.
Suivez maintenant les jumelles. Cassatt les place exactement à hauteur des yeux, dans le prolongement du profil tendu : l'instrument devient une rallonge de l'œil. La femme est de profil, attentive, dirigée tout entière vers ce qui se passe en face. Voilà le vrai sujet de la toile. Dans toute la peinture de loge du dix-neuvième siècle, la femme est une fleur qu'on dispose au bord du balcon pour qu'on l'admire. Ici, elle est celle qui voit. Le tableau renverse les rôles d'un seul mouvement de bras, et il le fait sans une once de discours, par la seule direction d'un regard peint.
Maintenant levez les yeux vers le fond, en haut à gauche, le long de cette courbe de balcons. Un homme minuscule s'est penché hors de sa loge, le coude calé sur le rebord pour stabiliser ses propres jumelles, et il les braque, non pas vers la scène, mais vers elle. Cassatt le peint petit, flou, à peine quelques touches, et pourtant il est décisif : il referme la composition et il déplie tout le sens. Elle regarde le spectacle ; lui la regarde, elle. Deux lignes de regard se croisent en diagonale à travers la salle, et il faut une seconde à l'œil pour débusquer ce petit personnage au coude appuyé. Tout est dans le tableau, rien n'est dit.
Pour mesurer ce que Cassatt invente, mettez sa toile à côté d'une autre loge célèbre, peinte quatre ans plus tôt : La Loge de Renoir, montrée à la toute première exposition impressionniste de 1874. Chez Renoir, la femme a baissé ses jumelles ; elle s'offre, épanouie, au regard de la salle, pendant que son compagnon, lui, lève les siennes pour lorgner ailleurs. La femme est le spectacle. Cassatt prend exactement le même dispositif, une loge, deux personnes, des jumelles, et l'inverse trait pour trait : sa femme à elle garde les jumelles aux yeux et regarde la première. Le même décor de théâtre devient deux propositions opposées sur qui tient le regard.
Revenez à la matière de Cassatt, parce que c'est une peintre avant d'être une démonstration. La facture est rapide, sûre, sans repentir visible : le rouge et l'or des balcons sont brossés large, en touches franches qui suggèrent le velours et la dorure sans les détailler. La main gantée, l'éventail, le rebord de la loge sont enlevés en quelques passages. Tout est tenu par une économie de moyens qui était encore, en 1878, une audace pour un œil habitué au fini poli du Salon. Un critique de Boston, troublé, écrira que cette toile dépassait en force la plupart des œuvres d'hommes, façon maladroite de dire qu'il ne s'attendait pas à pareille poigne.
Et c'est bien le tournant. Cassatt vient de quitter pour toujours la manière sombre, espagnole, contrastée de ses débuts au Salon. Degas l'a invitée à rejoindre les indépendants l'année précédente, et avec In the Loge elle livre sa première grande déclaration pleinement impressionniste : un sujet de la vie moderne, le théâtre, ce lieu que tout le groupe adore ; une lumière de jour ; une touche libre ; une composition coupée. L'année suivante, en 1879, elle accrochera pour la première fois avec les impressionnistes. Tout son métier à venir est déjà là, dans cette femme penchée qui regarde, et nous le retrouverons bientôt dans les intérieurs et les loges où le moindre balcon, la moindre table à thé deviennent un laboratoire de formes.