Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 02
Une salle d'opéra, 1878. Sur la toile de Mary Cassatt exposée cette année-là, une femme occupe le premier plan en entier. Elle est habillée de noir, penchée vers l'avant, et elle regarde. Pas nous. Ses jumelles sont dirigées vers quelque chose hors cadre, vers la scène ou vers d'autres loges. La question que pose d'emblée ce tableau est simple et radicale : qui a le droit de regarder ?
Regardons la posture. Elle ne pose pas. Son dos est légèrement courbé sous l'effort, ses coudes remontent, ses jumelles tendent vers leur cible. Cassatt a représenté non pas une femme en représentation, mais une femme qui exerce quelque chose : l'acte de regarder. Ce geste, en 1878, était politique. Dans les espaces publics de la bourgeoisie, les femmes étaient censées être les objets du regard, jamais ses sujets.
Mais Cassatt ne s'arrête pas là. Au fond de la composition, dans une loge éloignée, un homme. Lui aussi tient des jumelles. Il les dirige non pas vers la scène, mais vers la femme au premier plan. Il l'espionne. Cassatt l'a peint minuscule, flou, presque anecdotique. Mais il est là, délibérément. La femme regarde, et pendant ce temps, un homme la surveille. Cassatt a intégré le problème dans le tableau lui-même.
Pour mesurer ce que ce tableau déplace, regardons La Loge de Renoir, peinte en 1874. Renoir représente aussi une femme dans une loge d'opéra. Elle est décorée, coiffée, gantée. Derrière elle, un homme braque ses jumelles non pas vers la scène, mais vers d'autres femmes dans la salle. La femme de Renoir est là pour être vue. Celle de Cassatt est là pour voir. Même espace, même décennie, deux rapports de pouvoir inversés.
La salle d'opéra au XIXe siècle était un théâtre dans le théâtre. On y allait autant pour être vu que pour voir. Les loges étaient des vitrines sociales. Pour une femme seule, sans escorte, s'y trouver relevait de l'affirmation. Or Cassatt représente une femme seule dans sa loge. Aucun homme à ses côtés. Elle occupe cet espace comme si elle y avait droit, ce qui était loin d'aller de soi.
Cassatt est américaine, installée à Paris. Sa classe sociale lui ouvre des portes. Mais même de cette position, son parcours est celui d'un empêchement structurel. L'École des Beaux-Arts refusait les femmes jusqu'en 1897. L'accès au modèle nu leur était interdit. Dans Reading Le Figaro, peint la même année, elle représente sa propre mère qui lit un journal, absorbée, active, intellectuelle. Depuis ce périmètre contraint, elle a posé des questions que ses pairs masculins n'ont pas posées.
Vers 1879 et 1880, Degas a consacré une série de pastels et d'estampes à Cassatt elle-même, au Louvre, devant les tableaux. On la voit de dos, une ombrelle à la main, occupée à regarder les œuvres. Il ne l'a pas représentée tournée vers le spectateur. Elle est de dos, en action, concentrée. C'est la même posture que la femme d'In the Loge : une femme active, pas ornementale. C'est leur accord tacite rendu visible.
La composition d'In the Loge est resserrée, le cadrage presque brutal. La figure déborde légèrement sur les côtés. Cassatt coupe sans remords, à la manière des estampes japonaises d'Hokusai ou d'Utamaro qui circulaient dans les milieux parisiens. Ces artistes avaient inventé des angles inattendus, des corps tronqués en bord de cadre. Cassatt s'en empare non par emprunt exotique, mais parce que ce cadrage brise la distance de la peinture académique et installe le spectateur immédiatement dans la scène.
Le noir domine. La robe, les gants, le bord de la loge. Ce noir n'est pas plat, il absorbe et reflète. Et il désexualise la figure. La femme n'est ni en blanc virginal ni en teintes chaudes. Son vêtement dit : je suis ici pour autre chose que pour être regardée. Cette couleur est une décision de Cassatt, pas un fond de garde-robe. Elle soustrait la figure au désir du regard extérieur.
Cassatt expose ce tableau dans la quatrième exposition impressionniste en 1879. La critique de l'époque note la vivacité, la modernité. Peu notent la subversion. Et c'est peut-être là la force du tableau : il agit sans discours. Ce n'est pas un manifeste. C'est une scène ordinaire de la vie sociale, sauf que la femme est celle qui regarde, et que l'homme est celui qui espionne en arrière-plan.
Dans une histoire de l'art qui a longtemps réservé le regard aux hommes, In the Loge opère un déplacement discret mais durable. Il montre que regarder n'est pas neutre, que c'est un acte qui s'arrache ou se confisque. Cassatt l'a montré sans le dire, en disposant deux figures dans le même espace à des profondeurs différentes. La femme regarde. L'homme espionne. La peinture dit ce qu'aucun discours n'aurait dit aussi proprement.