Saison 07 · Mary Cassatt : peindre depuis l'intérieur · Épisode 01
Commençons par une image que Degas a faite de Mary Cassatt au Louvre, vers 1879. Une silhouette de dos, ombrelle à la main, légèrement penchée vers une toile accrochée au mur. Elle ne pose pas. Elle regarde. Ce que Degas capte dans cette estampe, c'est l'attention. Une femme qui observe la peinture avec l'œil de quelqu'un qui la pratique. Ce n'est pas un portrait de modèle. C'est un portrait de collègue. Et c'est par là qu'il faut commencer.
Cassatt naît en 1844 à Allegheny City, en Pennsylvanie, dans une famille aisée. Son père dirige une banque. La famille est de celles qui voyagent en Europe pour l'éducation des enfants. Entre 1851 et 1855, les Cassatt vivent en France et en Allemagne. Mary a sept ans quand elle voit Paris pour la première fois et l'Exposition universelle de 1855. Ce premier voyage trace une direction. Mais c'est Philadelphia qui l'attend au retour, avec ses conventions sur ce qu'une jeune femme de bonne famille doit devenir.
En 1861, à dix-sept ans, elle s'inscrit à la Pennsylvania Academy of the Fine Arts. C'est une des rares institutions américaines à admettre les femmes dans un cursus de beaux-arts. Mais admettre ne signifie pas traiter à égalité. Les cours de dessin d'après le modèle vivant nu sont séparés. Les femmes travaillent avec des plâtres et des drapés. Les hommes dessinent des corps. Cette séparation n'est pas un détail administratif. La maîtrise du corps humain est le fondement de la peinture académique. En couper les femmes, c'est les couper du sommet de la hiérarchie des genres picturaux.
En 1865, après quatre ans à la PAFA, Cassatt décide de partir pour l'Europe. Son père résiste. Envoyer une fille de vingt et un ans seule à Paris peindre des tableaux ne se fait pas dans son milieu. Cassatt obtient gain de cause à une condition : être accompagnée d'une chaperonne. Cette exigence n'est pas une protection. C'est un rappel permanent que son statut de femme prime sur son statut d'artiste. Elle accepte la condition. Elle part quand même.
À Parme, en Italie, elle passe des semaines à étudier les fresques de Corrège, notamment les voûtes de la cathédrale. Ce qui la frappe : la couleur lumineuse, le traitement des corps féminins dans la lumière, une présence charnelle qui n'est pas de l'idéalisation. Corrège ne monumentalise pas les femmes. Il les peint dans leur incarnation réelle. Pour une jeune peintre qui cherche comment traiter la figure autrement que ce qu'on lui a enseigné, c'est une découverte fondamentale. Parme n'est pas une étape touristique. C'est une formation de substitution.
Car voilà l'obstacle central. L'École des Beaux-Arts de Paris n'admet pas les femmes. Cette interdiction n'est pas informelle. Elle est officielle, institutionnelle, et ne sera levée qu'en 1897, trente-deux ans après l'arrivée de Cassatt à Paris. Elle doit donc contourner. Des cours privés avec Charles Chaplin, peintre académique qui accepte des élèves femmes. Des heures au Louvre à copier Hals, Velázquez, Rubens. Contourner n'est pas une option parmi d'autres. C'est la seule voie disponible.
En 1868, le Salon de Paris accepte La joueuse de mandoline. Elle a vingt-quatre ans. C'est sa première présence dans la grande machine de légitimation de l'art français. Être acceptée en tant que femme étrangère, sans formation aux Beaux-Arts, dans un Salon à jury majoritairement masculin, est un fait en soi. Elle n'est pas présentée comme un prodige. Elle est présente. Et présence répétée, c'est l'apprentissage de la durée dans un système conçu pour décourager.
Entre 1871 et 1874, elle se déplace. Parme encore, puis l'Espagne. À Séville, elle observe les courses de taureaux depuis les gradins, les femmes sur les balcons pendant le carnaval. De cette période reste une toile directe, Offrir le panal au torero, peinte en 1873 : un geste simple, une lumière franche, une scène de vie populaire regardée sans condescendance ni pittoresque de carte postale. Ces tableaux circulent au Salon. Elle vend. Elle construit une indépendance économique partielle qui n'est pas négligeable.
En 1877, quelque chose change. Degas voit une toile de Cassatt exposée au Salon et lui transmet une invitation : rejoindre le groupe des indépendants, ceux qu'on commence alors à appeler les impressionnistes. Cassatt dira plus tard qu'elle regardait déjà leurs tableaux à travers les vitres des galeries, qu'elle avait compris en les voyant ce qu'elle cherchait à faire. Quand Degas lui tend la main, elle la saisit. Non parce qu'elle a besoin d'être adoptée. Parce qu'elle a déjà décidé. L'invitation accélère ce qui était en mouvement.
Voilà ce que révèle cette trajectoire quand on la regarde sans la romancer. Cassatt vient d'une famille qui avait les moyens de ses déplacements. Elle était blanche, américaine, et ce capital lui évitait certaines exclusions tout en lui en imposant d'autres. Et malgré ce point de départ favorable, elle se heurtait constamment : à la PAFA, à l'École des Beaux-Arts fermée, au regard condescendant, à la question du mariage. L'obstacle n'était pas accidentel dans sa biographie. Il était la condition structurelle dans laquelle elle a dû inventer sa peinture. Et elle l'a inventée. C'est par là que commence la saison.