Saison 06 · Berthe Morisot : fonder l'impressionnisme depuis l'espace contraint · Épisode 07
Une femme nous fait face, le pinceau à la main. C'est elle, Berthe Morisot, quarante-quatre ans, qui se peint en 1885. La toile est au musée Marmottan, à peine cinquante centimètres sur soixante. Regardez le visage : il est posé en quelques touches rapides, presque effilochées, comme si elle refusait de se finir elle-même. La veste rousse est mouchetée de taches de peinture, de vraies traces de métier. À gauche, une spirale claire : la palette. Aucune pose de grande dame. Elle se montre au travail, le geste vif, le fond laissé en réserve. Au moment même où le monde officiel hésite encore à le lui accorder, elle se déclare elle-même, sur la toile : peintre.
Passons au jardin de Bougival, peint en 1884, lui aussi au Marmottan. C'est l'été tardif de sa peinture. La touche s'est élargie, elle bat plus librement que jamais. Les verts explosent, ponctués de virgules roses et blanches qui sont des fleurs sans qu'aucune ne soit dessinée. Au milieu de cette vibration, une petite silhouette : Julie, sa fille, six ans, dans l'herbe haute. Le sol monte, l'horizon se ferme, on ne sort pas du jardin. Mais ce jardin clos, ce périmètre qu'on lui a assigné depuis toujours, elle en a fait un plein air aussi ample que les meules de Monet. La lumière n'est pas décrite, elle est dans la main qui pose la couleur.
En 1891, elle ose le grand format vertical avec Le Cerisier. Deux jeunes filles cueillent des cerises, l'une montée sur une échelle, le bras tendu vers les branches. Julie et sa cousine Jeannie ont posé tout un été dans le jardin. La composition file vers le haut, le long de l'échelle et du tronc, dans un fourmillement de feuilles et de fruits rouges. C'est une toile ambitieuse, presque une allégorie de la jeunesse, mais sans aucun discours : juste deux corps, un arbre, le geste de la récolte. La facture reste ouverte, inachevée au sens où elle l'a toujours voulu, l'esquisse tenue pour l'œuvre. À cinquante ans, Morisot peint plus grand et plus libre, pas plus sage.
Revenons un instant à une toile plus ancienne, Jeune femme en toilette de bal, de 1879. Si je la rappelle ici, c'est pour ce qui lui arrive en 1894 : l'État français l'achète pour le musée du Luxembourg, le musée des artistes vivants. Du vivant de Morisot. Pour une fois, l'institution reconnaît, et de son vivant, une peinture dont le fond se dissout en pleines touches, dont les épaules nues émergent d'un nuage indécis. L'ami poète Stéphane Mallarmé a poussé à l'achat. Une facture qu'on disait inachevée entre dans les collections nationales sans rien céder de sa fraîcheur. C'est une victoire rare. Elle dit aussi combien tout le reste, autour, va dépendre du regard des hommes qui l'entourent.
Deux ans avant sa mort, en 1893, elle peint Julie au lévrier, encore au Marmottan. Julie a quinze ans, assise, le grand chien gris couché contre elle. La touche est large, calme, presque tendre ; le bleu de la robe et le gris de l'animal se répondent en quelques plans simples. Ce lévrier, Laerte, est un cadeau de Mallarmé. Détail minuscule, et pourtant tout l'avenir y est déjà : autour de Morisot et de sa fille se resserre un cercle d'hommes, des amis fidèles, de grands peintres, un poète. Ils l'admirent, ils la protègent. Ils deviendront bientôt, ces mêmes amis, ceux qui décideront du sort de l'enfant et de l'œuvre.
Ce réseau, on le voit déjà dans une toile qui n'est pas d'elle. En 1887, Morisot commande à son ami Renoir un portrait de Julie. Cela donne L'Enfant au chat, aujourd'hui à Orsay : la petite fille serre un chat contre elle, dans la chair nacrée et la touche fondue propres à Renoir, à l'opposé exact de la facture déliée de sa mère. Deux manières de peindre le même enfant, deux amitiés. Morisot a voulu cette toile, elle l'a payée, accrochée chez elle. Le même Renoir, huit ans plus tard, veillera sur l'orpheline. L'amitié entre maîtres est réelle et chaleureuse ; elle est aussi le fil par lequel, à la mort de Berthe, l'œuvre et la fille passeront sous la garde des hommes.
Sa dernière toile achevée, en 1894, c'est encore Julie. Julie rêveuse : l'adolescente le menton sur la main, le coude au genou, le regard perdu au loin. Les tons sont assourdis, lavande, gris, rose pâle, le fond à peine effleuré. On dirait une jeune femme qui guette quelque chose qui ne vient pas. Quelques mois plus tard, en mars 1895, Morisot meurt d'une grippe attrapée en soignant cette même Julie. Elle a cinquante-quatre ans. Julie en a seize, orpheline. Selon le vœu d'Eugène, son tuteur sera le poète Mallarmé ; Renoir, Degas et Monet veilleront sur elle. Le cercle d'amis se fait conseil de tutelle.
Et l'œuvre ? Au printemps 1896, ces mêmes hommes organisent chez Durand-Ruel une grande rétrospective, plus de trois cents toiles. Ce sont eux qui montrent Morisot au monde ; l'héritage, d'abord, est entre leurs mains. Mais regardez cette toile de 1887, Paule Gobillard peignant, au Marmottan. La nièce de Berthe, vingt ans, est de profil devant son chevalet, palette d'une main, pinceau de l'autre. Morisot a peint la génération suivante en train de peindre, debout, active, au travail. C'est par cette lignée de femmes que l'œuvre va survivre : Julie, devenue adulte, tient son journal, conserve, transmet, refuse de laisser disperser le fonds. Ce sont elles, la famille, qui feront du legs Morisot le cœur du musée Marmottan. La fille résiste par l'archive. Nous quittons Morisot pour Mary Cassatt, l'autre fondatrice qui, de l'intérieur et du pastel, fit elle aussi un laboratoire — et, bientôt, les huit expositions qui donnèrent au groupe sa colonne vertébrale.