Saison 06 · Berthe Morisot : fonder l'impressionnisme depuis l'espace contraint · Épisode 02

L'atelier sans fenêtre sur la rue — et le dialogue avec l'estampe japonaise

Vidéo en préparation

Voici Paris en 1872, vu des hauteurs du Trocadéro. Berthe Morisot peint la ville depuis un belvédère — les jardins en terrasse, la Seine qui brille en contrebas, le Champ-de-Mars. C'est une vue magnifique, et c'est aussi, si on y réfléchit, une vue depuis l'impossibilité d'entrer. Manet, Degas, Caillebotte fréquentent les cafés, les boulevards, les coulisses de l'Opéra. Ils circulent librement. Morisot, non. Une femme bourgeoise seule dans la rue perd sa réputation. Alors elle peint Paris de haut, comme depuis une fenêtre qu'on ne peut pas ouvrir. Cette géographie de l'empêchement va structurer toute son œuvre.

La même année, Le Berceau. Sa sœur Edma veille sur un enfant endormi, le regard posé sur le voile léger qui couvre le berceau. Le tableau est d'une douceur trompeuse. Mais Edma n'est pas n'importe qui : elle était peintre, elle aussi. Avant son mariage avec Adolphe Pontillon, elle exposait, elle progressait. Le mariage a mis fin à tout cela — pas un choix, une norme. Ce que Berthe peint ici, c'est la vie qui a remplacé la peinture de sa sœur : le berceau, le salon, le repli. L'œuvre porte ce poids sans jamais le formuler.

Approchons le détail de ce voile. Ce tissu léger qui sépare Edma de l'enfant crée une membrane entre deux mondes : la femme qui regarde, et le sommeil, l'enfance, l'obligation domestique. La touche de Morisot est ici presque immatérielle — des filaments de blanc et de gris qui tiennent à peine. Elle peint la contrainte avec la même légèreté que la lumière. Ce n'est pas de la résignation. C'est une précision redoutable sur ce que coûte, au quotidien, la vie disponible.

En 1874, La Chasse aux papillons. Deux femmes et un enfant dans une verdure estivale. Le jardin est le seul espace intermédiaire que la bourgeoisie autorise aux femmes : ni l'intérieur confiné, ni la rue interdite. Morisot l'exploite entièrement. Regardez la composition : les figures sont décadrées, les herbes hautes découpent la toile en bandes horizontales, le fond reste flou et non délimité. Ce n'est pas une scène familiale anecdotique. C'est une étude de l'espace disponible, traité comme si la peinture cherchait elle-même à dépasser ses propres limites.

Les estampes japonaises circulent à Paris depuis les années 1860. Elles passent de main en main, dans les ateliers, chez les marchands. Dans Femme à sa toilette, on voit ce que Morisot en retient : pas d'ombre portée, des aplats de couleur presque uniformes, une perspective légèrement écrasée qui aplatit l'espace. Le miroir divise la surface comme les panneaux d'un diptyque. C'est exactement ce que pratique Utamaro dans ses bijin-ga — ces représentations de femmes dans leur intimité quotidienne. Mais Utamaro peint des femmes qui lui sont socialement étrangères. Morisot, elle, peint de l'intérieur.

Regardons maintenant une estampe d'Utamaro, extraite de sa série Dix types de physionomies féminines. La femme est représentée en buste, fond réduit à une couleur unie, vêtement dessiné en lignes souples. Pas de décor réaliste, pas de perspective à l'occidentale. Ce qui compte, c'est la qualité de la présence : le grain de la peau, le poids des cheveux relevés, la courbure du cou. Il faut rappeler que l'ukiyo-e est un art majeur, développé sur plusieurs siècles au Japon, bien antérieur à l'impressionnisme. Utamaro dégage la figure de tout contexte narratif. Morisot, en voyant ces images, y trouve quelque chose que le réalisme parisien ne lui offre pas : une façon de peindre une femme sans la raconter.

Dans Jour d'été, en 1879, deux femmes sont allongées dans une barque sur un lac. On ne voit pas les rames, ni les berges, ni la destination. La barque flotte hors du temps. La touche est particulièrement déliée : des virgules de couleur qui suggèrent l'eau sans la décrire. L'oblique du bateau, la façon dont les robes débordent sur le reflet, le ciel réduit à une fine bande en haut — tout cela rappelle le cadrage fragmenté des estampes, leur manière de ne pas clore l'espace mais de le suspendre.

Au bal, 1875. Une femme tient un éventail fermé. L'éventail est un objet japonais entré en France via le commerce et la fascination du japonisme. Mais dans ce tableau, il est surtout un outil de composition : il crée une diagonale ferme dans la partie gauche, pendant que la robe déborde en touche blanche généreuse et que le fond reste quasi abstrait. Morisot peint une femme bourgeoise dans son espace social le plus surveillé — le bal, la parade des apparences — et fait de cette contrainte une géométrie propre.

En 1881, Morisot peint son mari Eugène Manet et leur fille Julie dans le jardin de Bougival. La disposition est étrange : Eugène est assis, massif, occupant la gauche du cadre, pendant que Julie est dans l'herbe devant lui, plus petite, plus libre dans sa posture. Morisot elle-même n'est pas dans le tableau — elle est derrière le chevalet. Elle peint les siens depuis le seul endroit qui lui reste : la position du regard. Et ce regard exercé avec une rigueur formelle nourrie des leçons japonaises constitue, en réalité, son territoire propre.

On finit avec l'Autoportrait de 1885. Morisot se peint elle-même, le regard direct, la touche brève et sans complaisance. Ce portrait dit quelque chose de définitif : une peintre qui n'avait pas accès à la rue, qui peignait depuis des espaces contraints — intérieurs bourgeois, jardins, bords de lac — et qui a transformé cette limite en un style autonome, en dialogue avec l'estampe japonaise. Elle retourne maintenant le regard vers elle-même. Non pour se consoler, mais pour constater. Voilà son atelier sans fenêtre sur la rue. C'est quand même un atelier.

← Saison 06 · Sommaire