Saison 06 · Berthe Morisot : fonder l'impressionnisme depuis l'espace contraint · Épisode 01

Qui a fondé l'impressionnisme ?

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La réponse vient aussitôt, comme gravée dans le marbre : Monet, Renoir, Sisley, Pissarro, Degas. Un groupe d'hommes, une date, une salle — l'atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines à Paris, avril 1874. Monet apporte "Impression, soleil levant" : un port au petit matin, deux barques noires dans une brume orangée, le soleil posé sur l'eau comme une tache. Le critique Louis Leroy se moque du titre, le mot "impressionnisme" entre dans l'histoire. Tout paraît simple, clos, masculin.

Il y avait trente artistes dans cette exposition. L'une d'elles présente neuf œuvres — plus que quiconque. Elle s'appelle Berthe Morisot. "Le Berceau" est là, accroché parmi les tableaux que les critiques sont venus railler. Une femme penchée sur un berceau. Un voile blanc, transparent, qui filtre la lumière. Un toucher fluide, fragmenté, qui ne ressemble à rien de ce qu'on était habitué à voir. Ce que les impressionnistes cherchaient, elle l'avait déjà trouvé.

Regardons ce tableau de plus près. La femme qui veille, c'est Edma, la sœur de Berthe. Elle ne regarde pas le spectateur : elle regarde l'enfant. Sa main est suspendue juste au-dessus du voile, sans le toucher. Ce voile — Morisot le peint comme de la vapeur, comme une fumée légère — est un écran. Il sépare la mère du nourrisson, l'intime du visible. Et il pose une question que le tableau formule sans mots : qu'est-ce qu'une femme peut montrer, à une époque où la frontière entre vie privée et représentation est tracée par d'autres ?

Edma Morisot était peintre. Formée comme Berthe, exposée comme elle au Salon, reconnue par les mêmes critiques. Quand elle épouse l'officier de marine Adolphe Pontillon en 1869, elle cesse de peindre. Pas parce qu'elle le voulait — les lettres entre les deux sœurs en témoignent. Dans "La Lecture", réalisé peu avant ce mariage, deux femmes lisent dans un jardin, dans la lumière d'été. C'est déjà un tableau sur le temps disponible. Et sur celles qui vont bientôt ne plus en avoir.

On a trop souvent réduit Morisot aux scènes d'intérieur. En 1869, elle peint "Vue du Petit Port de Lorient" lors d'un séjour chez Edma nouvellement mariée. C'est un paysage marin, en plein air. Un quai s'étend vers la mer, une figure assise au bord, le ciel clair. La palette est légère, la touche souple, la lumière sans hiérarchie. Elle avait appris cette manière avec Corot. Elle pratiquait la peinture en extérieur avant que Monet et Renoir en fassent leur signature.

Entre 1868 et 1874, Édouard Manet peint Berthe Morisot plusieurs fois. "Le Repos" (1870) montre une femme affalée sur un canapé blanc, regard perdu sur le côté, air absent. Manet la représente dans une passivité que rien dans sa vie réelle ne confirme. Elle peint, elle expose, elle correspond activement, elle organise. Mais sous son pinceau à lui, elle est une figure de l'indolence bourgeoise. Ce tableau est beau et, précisément parce qu'il est beau, il efface ce qu'elle est.

"Le Balcon" (1868-1869) est différent. Morisot est au premier plan, debout, en blanc, le regard dirigé vers l'extérieur du cadre — vers quelque chose qui nous échappe. Les historiens ont beaucoup spéculé sur ce regard. Mais on peut aussi simplement y lire une femme qui observe, qui est déjà en train de peindre mentalement ce qu'elle voit. Une peintre dans le tableau d'un autre, qui n'a pas encore renoncé à son propre regard.

En 1874, l'année de la première exposition, Morisot épouse Eugène Manet, le frère d'Édouard. Elle entre dans la famille par alliance — ce qui complique les rapports d'autorité. Elle participe néanmoins à l'organisation de l'exposition, son réseau social jouant un rôle dans le choix du lieu. L'année suivante, à l'île de Wight, elle peint son mari assis face à la mer dans "Eugène Manet à l'île de Wight". C'est elle qui tient le pinceau. L'inversion est discrète, presque silencieuse — et parfaitement réelle.

Cette saison va examiner une double contrainte. D'un côté, les normes de la bourgeoisie qui définissent les espaces accessibles à une femme de sa classe, les sujets qu'elle peut traiter, les ateliers où elle peut entrer. De l'autre, l'appartenance à un cercle d'hommes qui la reconnaissent tout en continuant de la peindre, de la définir. "Cache-cache" (1873), montré à la première exposition, représente deux enfants dans un jardin — un sujet qu'on rangerait vite sous l'étiquette domestique. Mais l'espace y est construit avec soin, la lumière distribue les plans sans les figer. C'est déjà une œuvre qui déborde de son cadre supposé.

Alors qui a fondé l'impressionnisme ? Un groupe hétérogène qui décide d'exposer ensemble hors du Salon, en 1874. Berthe Morisot en fait partie — pas à titre de participante accueillie par courtoisie, mais de co-fondatrice. Elle exposera avec le groupe lors de toutes les expositions suivantes, sauf une. Elle développe une technique propre, une façon de traiter la lumière et la touche qui n'appartient qu'à elle. La suite de cette saison regardera ses tableaux pour ce qu'ils sont : des œuvres majeures, nées d'une vie sous contrainte, qui ne disent pas ce qu'on leur demande de dire.

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