Saison 06 · Berthe Morisot : fonder l'impressionnisme depuis l'espace contraint · Épisode 01

Qui a fondé l'impressionnisme ?

Une jeune femme est assise sur un parapet de pierre, ombrelle fermée à la main, au bord d'un port. Mais regardez où Berthe Morisot a placé sa figure : tout en bas, à droite, presque chassée du tableau. Les deux tiers de la toile sont vides, de l'eau pâle, un ciel laiteux, quelques mâts, une ligne de quai. C'est Le Port de Lorient, peint en 1869. Morisot a vingt-huit ans, elle travaille dehors, sur le motif, et elle ose un cadrage que personne au Salon n'aurait validé : un grand silence d'eau et de lumière, et la vie humaine reléguée dans un coin. Elle offrira la toile à Édouard Manet, qui l'admirait. Voilà le socle. Avant d'être un nom qu'on range parmi les fondateurs, Morisot est déjà une peintre de plein air accomplie.

D'où vient ce métier ? Pas de l'École des Beaux-Arts : elle est fermée aux femmes, et le restera jusqu'en 1897. Morisot apprend autrement, en copiant les maîtres au Louvre, puis auprès de Camille Corot, qui lui transmet le paysage, le plein air, la valeur juste, l'art de la pochade enlevée. Et elle apprend avec sa sœur. Voyez Les Sœurs, 1869 : Edma et Yves assises côte à côte sur un canapé, deux robes claires presque jumelles, un éventail. Deux jeunes femmes peintes par une troisième. Edma aussi peignait, et bien. Ce canapé, cet atelier domestique, c'est le vrai lieu de formation : on travaille entre soi, faute de pouvoir s'asseoir seule dans une académie.

Ce talent, l'institution officielle le reconnaît d'abord. La Mère et la sœur de l'artiste, 1869-1870 : la mère lit, penchée sur son livre, et Edma, enceinte, écoute, enveloppée d'une immense robe blanche qui occupe presque la moitié de la toile. Tout est dans les gris, les noirs profonds, les blancs nuancés, la leçon de Corot sur la justesse des valeurs appliquée à un intérieur bourgeois. Morisot expose au Salon, le seul vrai marché de l'époque, et y est reçue régulièrement de 1864 à 1873. Dix ans d'une carrière officielle qui marche. Retenez bien ça : quand elle bascule, en 1874, elle ne fuit pas l'échec. Elle quitte une réussite.

Regardez encore cette période sage. La Robe rose, vers 1870 : une jeune femme, Albertie-Marguerite Carré, assise, dans une robe d'un rose poudré qui se détache sur un fond bleu froid. L'accord est délicieux, rose contre bleu, chaud contre froid, et déjà la touche s'allège, le fond se défait par endroits. Mais c'est encore une peinture qu'un jury peut accepter. La question qui ouvre toute notre saison est là, suspendue : pourquoi une artiste reçue au Salon, bien née, bientôt bien mariée, va-t-elle risquer ce capital pour rejoindre une bande de refusés qu'un critique va bientôt traiter d'impressionnistes par moquerie ?

La réponse tient dans une décision, et dans une date. La Lecture, 1873 : Edma, seule, assise dans une prairie semée de fleurs, lit, un livre à la main ; près d'elle, une ombrelle verte renversée dans l'herbe et un éventail japonais. Pure peinture de plein air, touche rapide, herbe en virgules. Cette toile, Morisot la choisit pour figurer parmi ses œuvres au tout premier rendez-vous des indépendants. Le 15 avril 1874, dans l'ancien atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines, une trentaine d'artistes exposent hors du Salon, hors jury, à leurs frais. Berthe Morisot est là, dès le premier jour, membre fondatrice de la Société anonyme. La seule femme du groupe. Pas une invitée : une fondatrice.

Au même accrochage, elle montre Cache-cache, peinte en 1873 : dans un verger, une mère et son enfant jouent autour d'un arbre maigre, le feuillage en taches rapides, le sol monté très haut. Manet l'achète. Et c'est ici qu'il faut peser le mot fonder. Fonder l'impressionnisme, ce n'est pas avoir inventé seul une technique. C'est avoir été présent ce jour-là, avoir accroché ses toiles au mur de Nadar, avoir pris le risque financier et critique de se passer du Salon. Les caricaturistes ricanent, les ventes sont maigres. Morisot ne vend pas Le Berceau, qu'elle expose pourtant aussi cette année-là, et que nous regarderons de près bientôt. Fonder, c'est tenir quand même.

Et elle tient. Deux ans plus tard, Étendage de linge, 1875 : la plaine de Gennevilliers, du linge blanc qui sèche sur une clôture, des maisons basses, un grand ciel clair traversé de vent. Pas une figure héroïque, pas un mythe, du linge, de l'herbe, de la lumière qui bouge. C'est exactement ce que l'académie méprise, et exactement ce que ces peintres revendiquent : la vie ordinaire, vue dehors, peinte vite. Elle l'accroche en 1876, à la deuxième exposition du groupe, parmi les rires et les insultes des journaux. Morisot accrochera ses toiles à sept des huit expositions impressionnistes, une fidélité que seul Pissarro dépasse. Elle n'a manqué que celle de 1879, juste après la naissance de sa fille. Sept sur huit : on ne tient pas ce rythme par hasard, ni par mondanité.

Refermons sur une vue. Vue de Paris depuis le Trocadéro, vers 1871 : deux femmes et une fillette, accoudées à une balustrade, regardent Paris au loin, la ville réduite à une mince ligne d'horizon, et devant elles un immense premier plan vide, en pente d'herbe pâle. Tout un programme dans ce cadrage : la peintre et son monde regardent la modernité à distance, et en font une composition neuve, asymétrique, aérée. C'est cette femme-là, fondatrice de plein droit, que l'histoire de l'art a longtemps rangée parmi les gracieuses exceptions, que nous allons suivre pendant sept épisodes. D'abord son atelier sans rue, ce périmètre de salons et de jardins qu'elle transforme en laboratoire. Puis Le Berceau, et cette touche dénouée qui sera son invention la plus radicale. Mais tout commence par ce geste simple et risqué : en 1874, elle était là.

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