Saison 05 · Peindre depuis la marge : Camille Pissarro (1830-1903) · Épisode 08

Julie Vellay — partenaire économique et logistique invisible de l'œuvre

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Il existe un portrait de Julie Vellay peint par Camille Pissarro vers 1869. Une jeune femme aux traits fermes, au regard direct, sans ornement dans la composition. Elle a une trentaine d'années. On est encore à Louveciennes, avant les catastrophes, avant les années de misère. Ce portrait ne dit pas encore ce que cette femme va porter pendant quarante ans. Le canon l'a cataloguée comme "compagne" ou "épouse". Ce qu'il efface, c'est que son travail rend l'œuvre de Pissarro physiquement possible.

Julie Vellay naît en 1838 à Grancey-sur-Ource, en Bourgogne. Son père est vigneron. Elle devient domestique, puis elle rencontre Camille Pissarro dans la maison parisienne de sa famille. Leur liaison traverse plusieurs frontières : il est fils d'un marchand d'origine juive sépharade né à Saint-Thomas, île danoise des Caraïbes ; elle est paysanne bourguignonne. Ils vivent ensemble sans pouvoir se marier, la famille de Camille s'y opposant. Ils auront huit enfants. Cette union non reconnue dit déjà quelque chose de la position de Julie dans l'histoire officielle.

Les paysages de Louveciennes que Pissarro peint dans les années 1860 montrent des routes de village, des pommiers, des campagnes ouvertes. Ce que ces toiles ne montrent pas, c'est le jardin potager que Julie entretient pour nourrir la famille. Un jardin de nécessité, pas d'agrément. Les légumes qu'elle y cultive, elle les vend parfois au marché local pour compléter les maigres rentrées d'argent. L'économie domestique des Pissarro repose en grande partie sur ce travail invisible dans la toile, décisif dans la vie.

Pissarro ne vend presque rien pendant des années. Il part souvent — à Pontoise, à Rouen, à Paris, à Londres — chercher la lumière ou les acheteurs. Julie reste. Elle négocie directement avec les marchands quand Camille est absent. Sa correspondance est brève, pratique, sans ornement littéraire : il n'y a plus d'argent, les enfants sont malades, il faut du bois. C'est la correspondance d'une gestionnaire que la misère rend experte. Le canon a préféré conserver les lettres de Pissarro sur la couleur et la lumière.

En 1870, les Prussiens occupent Louveciennes. La famille fuit à Londres. Dans la maison abandonnée, les soldats utilisent les toiles stockées comme tapis ou tabliers de bouchers. Selon les estimations de Pissarro lui-même, environ 1 500 peintures et études disparaissent — la quasi-totalité de sa production des années 1860. Pour l'histoire de l'art, c'est une catastrophe de corpus. Pour Julie, c'est aussi la perte d'un capital économique potentiel. Elle vit cette destruction comme une paysanne vit la perte d'une récolte.

À Londres en 1871, ils se marient enfin. La mort du père de Camille a levé l'obstacle familial. Ce mariage n'est pas une reconnaissance romanesque tardive : c'est un acte pratique rendu enfin possible. Leur fils Lucien y naît, qui deviendra lui-même peintre. Julie s'occupe des enfants dans une ville étrangère dont elle ne parle pas la langue. Pendant ce temps, Pissarro retrouve Monet, découvre Turner et Constable, et prépare le retour en France.

Quand les expositions impressionnistes commencent à partir de 1874, Julie n'est pas enthousiaste. Elle voit les toiles invendues s'empiler. Dans la cueillette des pois et les nombreuses scènes de travail agricole qu'il peint à Eragny dans les années 1880 et 1890, on voit des femmes paysannes courbées sur les rangs de légumes. Ces femmes ont la classe de Julie, ses gestes, sa condition. Pissarro les peint avec attention, en anarchiste convaincu, sans condescendance. Mais il les peint depuis l'extérieur du travail qu'il ne fait pas lui-même.

En 1884, la famille s'installe à Eragny-sur-Epte, en Normandie. Ils y resteront. Pissarro peint le verger sous toutes ses lumières de saisons, les pommiers en fleurs, la brume matinale, les moissons. Ces tableaux de la période Eragny sont parmi les plus lyriques de son œuvre. Ce verger, c'est aussi le domaine que Julie administre au quotidien. Elle traite avec les fournisseurs, surveille les réparations, gère les absences répétées de Camille. Les tableaux les plus sereins de Pissarro sont produits dans une maison que quelqu'un d'autre fait tenir.

Les marchés que Pissarro peint à Gisors, à Pontoise, à Paris dans les dernières années de sa vie, montrent des femmes paysannes qui vendent des légumes, des volailles, des herbes. Il les peint avec une précision particulière — il connaît ces femmes de près, il vit parmi elles. Ce sont des femmes de la classe de Julie, prises dans le geste du commerce quotidien. Elle n'est jamais nommée dans les titres de ces toiles. Elle en est la réalité la plus proche.

Camille Pissarro meurt en novembre 1903. Julie lui survit vingt-trois ans. Elle meurt en 1926, à quatre-vingt-huit ans. Dans ces deux décennies, elle gère l'héritage, les ventes, la conservation des œuvres, avec la même ténacité pratique qu'elle avait mise à nourrir la famille. Le marché de l'art s'intéresse enfin à Pissarro dans les années 1910 et 1920. C'est Julie qui en bénéficie — trop tard, trop seule, à l'âge où l'argent ne sert plus guère qu'à protéger ce qui reste pour les enfants.

Revenons au portrait de 1869. Ce regard direct, ces traits sans sourire, cette composition sobre. Pissarro n'a pas peint une muse. Il a peint quelqu'un qui sait ce que ça coûte. Le canon a fait de lui l'oncle bienveillant du groupe, le médiateur généreux, l'organisateur désintéressé. Ce rôle a été rendu possible par un autre rôle, non nommé, non médaillé : Julie Vellay, qui a géré les crises, cultivé le jardin, tenu les comptes et maintenu la maison debout. L'œuvre de Pissarro est un double travail. Le second n'a pas de titre dans les musées.

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