Saison 05 · Peindre depuis la marge : Camille Pissarro (1830-1903) · Épisode 03

Le seul qui n'abandonne pas — les huit expositions (1874-1886)

Vidéo en préparation

Entre 1874 et 1886, le groupe impressionniste organise huit expositions collectives. Dans ces huit expositions, un seul peintre est présent à chaque fois, sans exception. Pas Monet. Pas Degas. Pas Renoir. Camille Pissarro. Pour comprendre ce que ça signifie — ne jamais lâcher pendant douze ans — il faut d'abord comprendre d'où il vient, et ce que ce groupe représentait pour lui.

Pissarro est né en 1830 à Charlotte Amalie, capitale des Indes occidentales danoises, dans ce qui est aujourd'hui les Îles Vierges américaines. Sa famille est séfarade, d'origine portugaise, installée dans les Caraïbes depuis des générations. Il arrive en France adulte, sans les appuis des grandes familles parisiennes. Il est un étranger — à double titre, colonial et juif — dans un pays qui traversera bientôt la crise de l'affaire Dreyfus. Ce contexte ne se lit pas à la surface de ses toiles. Mais il explique la singularité de sa trajectoire.

À la première exposition impressionniste, en avril 1874, dans les anciens ateliers du photographe Nadar sur le boulevard des Capucines, Pissarro expose une vue des champs peinte l'hiver précédent : Gelée blanche, une toile conservée aujourd'hui au Musée d'Orsay. Un champ labouré sous un ciel pâle, des sillons de terre qui captent la lumière froide du matin. Les critiques la raillent — touche grossière, manque de soin. Ce qu'ils nomment maladresse est un choix : Pissarro peint le travail de la terre, pas la promenade du dimanche.

Le groupe impressionniste n'est pas une famille heureuse. C'est une coalition de tempéraments contradictoires. Dès 1877, des tensions s'installent autour d'une question centrale : faut-il revenir soumettre des œuvres au Salon officiel pour trouver des acheteurs ? Renoir, Monet et Sisley calculent leurs chances. Degas, à l'opposé, exige que les membres restent en dehors du Salon. Pissarro est souvent celui qui négocie. Les Toits rouges, qu'il expose en 1877 — un village sous les arbres nus de l'hiver, les tuiles couleur brique contrastant avec la neige — dit quelque chose de cette recherche d'une permanence, quand tout se fragmente autour.

En 1879, Monet et Renoir choisissent le Salon. C'est une décision économique, que Pissarro comprend mais ne partage pas. Il reste. Il expose à la quatrième exposition aux côtés de Mary Cassatt et de Paul Gauguin — qu'il a lui-même introduit dans le groupe. Ce n'est pas de l'entêtement. Pissarro est anarchiste. Il croit dans la mutualité, dans les structures horizontales. Pour lui, aller au Salon signifie accepter le jugement d'une institution d'État. Il ne fera jamais ce choix.

Ce que Pissarro peint à Pontoise et dans la campagne normande pendant ces années, c'est le travail des corps. Des femmes qui plantent, qui récoltent, qui portent. Pas des allégories pastorales, pas des bergères de convention. Dans La Brouette, une scène presque banale : un jardin potager, une brouette au premier plan, une silhouette féminine à l'arrière qui travaille. Rien de pittoresque. Ces femmes ont une vie, une fatigue. Pissarro ne les décore pas. Il les regarde travailler.

En 1882, le conflit éclate. Degas refuse de participer à la septième exposition si Renoir et Monet y figurent — ils ont soumis au Salon, ce qui est pour lui une ligne rouge. Degas et ses proches boycottent. Renoir et Monet participent quand même, sous l'organisation du marchand Durand-Ruel. Pissarro est là. Encore. Il est la figure sur laquelle le groupe peut encore se reformer malgré ses fractures.

Tout au long de ces années, il vit dans une précarité constante. Il a huit enfants, dont plusieurs deviendront peintres à leur tour. Sa femme Julie Vellay tient le ménage avec une rigueur que les biographies mentionnent rarement. Les ventes sont rares, les revenus irréguliers. Pissarro écrit à ses amis pour demander de l'aide. Il peint quand même.

La huitième et dernière exposition, en 1886, est un tournant. Pissarro y introduit deux jeunes peintres : Georges Seurat et Paul Signac. Seurat montre Un dimanche après-midi à l'Île de la Grande Jatte, une toile monumentale construite par petites touches de couleur pure — le pointillisme, ou néo-impressionnisme. Pissarro lui-même a adopté cette technique avant même l'exposition. Il expose des toiles nouvelles, lumineuses. Degas est furieux. Monet parle de trahison. Pissarro assume : il est le seul de l'ancienne génération à défendre ouvertement la rupture.

Être présent aux huit expositions, c'est avoir traversé douze ans de dissensions et de renoncements collectifs sans faire le calcul qui mènerait à partir. Ce n'est pas de la loyauté sentimentale. Pissarro n'a jamais considéré ces expositions comme un tremplin vers une carrière individuelle. Pour lui, elles étaient une tentative de faire autrement, collectivement. Partir eût été une contradiction en soi. C'est peut-être cela, finalement, qui définit sa place dans l'histoire du groupe.

Quand la huitième exposition se ferme en 1886, le mouvement cesse d'exister en tant que groupe organisé. Chacun reprend sa route. Pissarro continue de peindre encore vingt ans — des séries de villes, de marchés, de rivières vues depuis ses fenêtres quand ses yeux deviennent trop fragiles pour travailler en plein air. Il meurt en 1903. Sa fidélité aux expositions dit peut-être davantage sur ce qu'était vraiment l'impressionnisme que les trajectoires de ceux qui sont partis.

← Saison 05 · Sommaire