Saison 05 · Peindre depuis la marge : Camille Pissarro (1830-1903) · Épisode 01
Saint-Thomas, 1830. L'île appartient au Danemark. C'est un port franc, l'un des plus actifs de la Caraïbe, où transitent les marchandises de tout l'Atlantique. La ville de Charlotte Amalie s'étage sur des collines boisées au-dessus d'un mouillage bleu. Des goélettes, des bricks, des navires de partout — les drapeaux de vingt nations flottent au-dessus du quai. C'est là que naît Jacob Abraham Camille Pissarro, le dix juillet 1830. Pas à Paris, pas en Normandie : dans une île coloniale des Antilles danoises, à six mille kilomètres de Montmartre.
Son père, Abraham Gabriel Pissarro, est un marchand juif sépharade né à Bordeaux, issu d'une ligne de commerçants d'origine portugaise. Sa mère, Rachel Manzano-Pomié, vient d'une famille juive créole de l'île même. Notez les superpositions présentes dès la naissance : juif dans un empire chrétien, caribéen dans une colonie européenne, enfant d'un monde où l'esclavage vient à peine d'être aboli — dans les Antilles danoises, l'abolition date de 1848. Pissarro ne sera jamais un bourgeois parisien qui peint la modernité par curiosité. Cette position de marge, il la porte depuis le berceau.
La famille tient un commerce général dans le port : quincaillerie, épicerie, produits importés. L'enfant y passe son enfance à regarder passer des visages de partout — marins danois, négociants anglais, travailleuses et travailleurs noirs affranchis, femmes des îles voisines. Si l'œil d'un peintre se forme à observer les gestes ordinaires, il se forme là, au bord d'un quai caribéen, dans un port où aucune hiérarchie visuelle ne va de soi.
En 1842, il a douze ans. Son père l'envoie en pension à Passy, encore un village à la lisière de Paris. Il y reste cinq ans. C'est là qu'il dessine vraiment pour la première fois, ou plutôt qu'on lui donne des mots pour ce qu'il faisait déjà. Il rentre à Saint-Thomas en 1847, supposément prêt à reprendre le commerce paternel. Mais quelque chose a changé en lui. Il a vu des tableaux. Il sait que peindre peut être un métier.
Les années suivantes, il dessine en cachette. Son père veut un fils qui vende des clous et du tissu. Le fils veut peindre les docks, les palmiers, les passantes du marché. Cette tension entre obligation familiale et vocation, Pissarro la vivra longtemps, dans la pauvreté et l'insécurité. Mais il ne cède pas. C'est peut-être la décision la plus importante de toute sa trajectoire.
En 1851, un peintre danois débarque à Saint-Thomas : Fritz Melbye. Il voyage de port en port, peintre de marines et de paysages. Les deux hommes se lient. Melbye voit quelque chose dans les dessins de Camille et le prend au sérieux. C'est lui qui propose l'aventure : aller au Venezuela, là où personne ne peint encore, là où il y a tout à saisir. En 1852, Pissarro suit Melbye vers Caracas, sans l'accord enthousiaste de son père, mais avec la certitude qu'il ne peut pas faire autrement.
Deux ans au Venezuela. Les dessins et études qu'il rapporte de cette période montrent une attention particulière aux corps au travail : paysans, lavandières, porteurs d'eau. Ce n'est pas le regard du touriste qui chasse la couleur locale. C'est un œil qui s'attarde sur la fatigue des gestes, la dignité des gens ordinaires. Fritz Melbye fait des panoramas, des vues de Caracas pour le marché européen. Pissarro, lui, s'arrête sur un visage, sur des mains. L'orientation de toute une carrière se trace ici, dans des carnets de papier au bord des rivières vénézuéliennes.
Il rentre à Saint-Thomas en 1854. Son père, qui avait espéré que l'aventure vénézuélienne passerait comme une lubie, comprend que non. Camille veut aller à Paris, pas pour une visite — pour devenir peintre. Abraham finit par accepter de verser une petite pension. Ce sera le seul filet de sécurité que Pissarro aura jamais. Il quitte Saint-Thomas en 1855, à vingt-cinq ans, pour ne jamais y revenir.
Il arrive à Paris l'année de l'Exposition universelle. Dans les salles des Beaux-Arts, Ingres expose des dizaines de toiles. Courbet a monté son propre pavillon séparé après que son Enterrement à Ornans a fait scandale. Et puis il y a Corot — des paysages de brume et de silence, des matins sur des rivières. Pissarro va frapper à la porte de Corot, lui présenter ses dessins. Corot regarde et encourage. Ce geste de transmission entre un vieux maître normand et un jeune peintre juif-caribéen débarqué des Antilles danoises est l'un des moments fondateurs de ce qui va devenir l'impressionnisme.
Ce que Pissarro apporte de Saint-Thomas et de Caracas à Paris, c'est une façon de regarder les gens sans les classer d'avance. Il a grandi dans une société coloniale où la hiérarchie sociale était bruyante, explicite. Peindre les travailleurs, les marchés populaires, les femmes qui portent des charges ne sera pas pour lui une posture. Ce sera une continuité naturelle avec ce qu'il a toujours vu. La marge dont il vient n'est pas un handicap. C'est le sol de son œuvre.