Saison 05 · Peindre depuis la marge : Camille Pissarro (1830-1903) · Épisode 01

L'enfant de Saint-Thomas

Un port des Antilles. Charlotte Amalie, île de Saint-Thomas, dans les années 1850. Sur une feuille de papier, au crayon et à l'encre, une baie s'ouvre entre deux collines : la rade, quelques voiles, des silhouettes courbées qui chargent ou déchargent. Le trait est sobre, presque sec, celui d'un carnet pris sur le vif. Pas d'effet, pas de joli ; on note ce qu'on voit. Ce dessin s'appelle Long Bay, et celui qui le tient a vingt ans. Il s'appelle Jacob Abraham Camille Pissarro, il est né ici le dix juillet 1830, et il devrait, à cet instant précis, être derrière le comptoir de la quincaillerie familiale. Il dessine la rade à la place.

Regardez cette autre image de l'île : une frange de cocotiers penchés sur une mer plate, une lumière blanche qui mange les contours. Saint-Thomas est un comptoir danois, un port franc des Caraïbes où l'on parle toutes les langues du commerce. La famille Pissarro y vend la quincaillerie. Ce sont des marchands juifs séfarades, d'ascendance portugaise, venus par Bordeaux. Camille naît dans une maison à demi mise au ban : son père a épousé la veuve de son propre oncle, et la petite communauté juive de l'île a tenu ce mariage pour scandaleux. L'enfant grandit donc un peu à l'écart, entre deux mondes, dans une famille qu'on regarde de travers. Cette position en lisière, il ne la quittera jamais tout à fait.

On l'a pourtant préparé au négoce. De 1842 à 1847, pension près de Paris, à Passy, où un maître de dessin l'encourage à travailler d'après nature. Puis retour à Saint-Thomas, et le comptoir. Voici ce qu'il trace au lieu des livres de comptes : deux femmes au bord de la mer, à la plume, en avril 1852, croquées sur place. L'une porte une charge, l'autre lui fait face. Le trait s'attache aux gestes du travail, à la tenue des corps, sans les grandir ni les caricaturer. Ce sont des Afro-Caribéennes d'une colonie tout juste sortie de l'esclavage. Le futur peintre des paysannes françaises apprend ici, sur le quai, à donner de la présence aux gens qui portent et qui peinent.

Il ne tiendra pas le comptoir. L'œil l'emporte sur le commerce. Une crique de Saint-Thomas, qu'il reprendra plus tard de mémoire, dit assez ce qui le retient : l'eau immobile entre les rochers, les palmes, une barque échouée, la chaleur prise dans la couleur. Tout est calme, observé, sans anecdote. Ce regard-là ne s'est pas formé dans un atelier ni devant des plâtres antiques. Il s'est formé sur un quai marchand, au milieu des porteuses et des voiliers. C'est la grande singularité de Pissarro. Quand il arrivera en France, il n'aura pas l'œil d'un élève des Beaux-Arts. Il aura celui d'un enfant des Antilles qui a regardé, des années, le monde ordinaire du travail.

  1. Pissarro débarque à Paris, cette fois pour de bon. Il tombe au bon moment : l'Exposition universelle déploie des centaines de toiles, et il y découvre Courbet, Daubigny, et surtout Corot. Voyez une toile de Corot de ces années-là : des nymphes qui dansent à la lisière d'un bois, dans une lumière d'argent, des feuillages vaporeux, des gris tendres et nacrés. C'est un paysage rêvé, un souvenir plus qu'un lieu. Pissarro est saisi. Il ira trouver le maître, qui lui donne ce conseil simple et décisif : peindre d'après nature, devant le motif. Au Salon, le jeune homme se présentera fièrement comme élève de Corot. Le mot d'ordre est posé : sortir, regarder, peindre dehors.

Pourtant, à peine installé à Paris, que peint-il ? Son île. Deux femmes qui bavardent au bord de la mer, à Saint-Thomas. L'une nous fait face, un plateau de linge blanc en équilibre sur la tête, la jupe roulée sur les hanches, un foulard sombre ; l'autre, de dos, en robe bleu aigue-marine, un panier au bras. La toile est signée, en bas à gauche, C. Pizarro, Paris 1856. Tout est dans cette signature : le motif des Caraïbes, peint à Paris, de mémoire. La lumière des tropiques passée au filtre de l'atelier français. L'enfant de Saint-Thomas n'arrive pas les mains vides. Il apporte des centaines de croquis et un regard déjà fait, qu'il va maintenant accorder à la campagne de l'Île-de-France.

Pour apprendre le métier parisien, il fréquente l'Académie Suisse, un atelier libre, sans professeur ni examen, où l'on dessine le modèle pour quelques francs. Il y croise un jeune homme buté qui deviendra Claude Monet. Et il se met à la campagne française : Montmorency, La Roche-Guyon, les bords de Marne. De cette période, l'esquisse d'un Paysage à Montmorency a survécu, conservée à Orsay. On y reconnaît la leçon de Corot : un chemin qui s'enfonce, une figure de dos pour donner l'échelle, des frondaisons légères. Mais la couleur n'est déjà plus celle du maître. Là où Corot reste dans l'argent, Pissarro tire vers le vert franc et le blond, une matière plus dense, plus terrienne. Le souvenir flottant cède la place au lieu réel, observé.

Encore quelques années, et ce vert deviendra une architecture. Sur la Côte du Jalais, à Pontoise, en 1867, Pissarro bâtira le coteau comme une maçonnerie : des champs en plans nets, des maisons enchâssées dans la verdure, un paysage sérieux, sans charme facile, monté touche après touche. Mais cette construction patiente, nous la regarderons en détail plus tard. Retenons d'abord d'où vient la main qui la fera. Elle vient d'un port marchand des Antilles, d'un comptoir refusé, d'un enfant tenu en lisière qui a préféré le crayon aux registres. Avant la campagne française, il y a eu la rade de Charlotte Amalie. Et entre les deux, un détour que peu de gens connaissent : deux années à dessiner les rues du Venezuela. C'est là que nous irons ensuite.

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