Saison 04 · Suzanne Valadon : le regard retourné · Épisode 08
Une rue de Montmartre sous la neige. Les façades sont blanches, presque irréelles, lavées d'une lumière froide et sans source. Pas un passant, pas une ombre. Maurice Utrillo a peint cette ville comme on rêve depuis le fond d'une chambre close. La Rue Saint-Vincent, le Moulin de la Galette, l'une des cent rues de la Butte qu'il reproduit inlassablement : les titres changent, l'image reste la même solitude architecturale. Ces tableaux se vendent très cher de son vivant. Ils ont rendu Utrillo célèbre comme sa mère ne l'a jamais été.
Regardez de près la surface de ces murs. Utrillo mélange parfois du plâtre ou du sable à sa peinture pour obtenir cette texture granuleuse qui imite les crépis de la Butte. Il peint souvent d'après des cartes postales autant que d'après nature. Il commence à peindre en 1903, à vingt ans, déjà alcoolique, déjà instable. C'est sa mère, Suzanne Valadon, qui lui a mis un pinceau en main dans l'espoir que la peinture l'ancrerait. Elle lui a transmis ce qu'elle savait. Lui est devenu plus célèbre qu'elle. C'est l'éclipse.
Regardez ce portrait que Toulouse-Lautrec a fait d'elle vers la fin des années 1880. Elle y est assise, le regard légèrement absent, les traits d'une jeune femme de vingt-cinq ans. Valadon avait appris à peindre en regardant. Pendant des années, elle avait posé pour Puvis de Chavannes, pour Renoir, pour Toulouse-Lautrec. Elle regardait les gestes des peintres, les choix de couleur, la façon de construire un corps. Degas vit ses dessins et fut frappé. Elle exposait depuis 1894 à la Société Nationale des Beaux-Arts, bien avant qu'Utrillo tienne un pinceau. Mais dans les cercles artistiques, on ajoutait presque toujours : la mère d'Utrillo.
Voici Adam et Ève, 1909. Deux corps nus dans un paysage aux couleurs intenses, presque tropicales. La femme, c'est Valadon elle-même, debout, tenant la pomme. L'homme, c'est André Utter, son amant de vingt ans son cadet. Ce qui frappe d'abord, c'est le trait : Valadon trace ses contours à l'encre noire, avec une fermeté presque monumentale. Ce n'est pas la ligne tremblante et cherchante d'un impressionnisme tardif. C'est un dessin qui affirme, qui nomme, qui ne demande pas pardon.
Regardez le corps d'Adam dans ce tableau. Il est vulnérable, incertain, presque offert. C'est lui qui cède, lui qui tend la main vers la pomme qu'elle lui présente. Valadon peint le corps masculin avec le même regard que les hommes ont utilisé pour peindre les femmes pendant des siècles : comme objet de désir, comme spectacle. Elle retourne la lunette. La question de qui regarde et qui est regardé, elle la pose en pleine lumière, sans s'en excuser.
Quinze ans plus tard, La Chambre bleue. 1923. Une femme est allongée sur un lit, habillée d'un pantalon rayé et d'un haut blanc, les bras derrière la tête. La pièce est saturée de bleu : les coussins, le tissu, le papier peint du fond. La femme ne pose pas. Elle occupe. Elle occupe l'espace comme on occupe son propre logement, sans chercher à plaire, sans tendre le corps vers un regard imaginaire. C'est un corps qui existe pour lui-même.
Dans ce tableau, regardez les pieds. Ils sont nus, légèrement posés dans le tissu du lit. Ce détail suffit à mesurer la distance avec le nu académique. Le nu académique a des pieds propres, ou pas de pieds du tout, fondus dans un drapé. Valadon montre des pieds de femme réelle dans une chambre réelle. Cette précision est une prise de position : cette femme vit ici, elle n'est pas une apparition pour décor de salon.
Regardez maintenant une autre version du Moulin de la Galette par Utrillo, l'une des nombreuses qu'il en a faites. La composition est équilibrée, le ciel pâle, les lignes qui se rencontrent avec douceur. Ces tableaux ne confrontent pas le regard, ils l'accueillent. C'est pour cela qu'ils se vendaient bien, et qu'ils se vendent encore. Pendant ce temps, Valadon exposait ses corps nus tracés à l'encre noire, ses femmes qui occupaient l'espace sans y être invitées. Le marché préférait la mélancolie sereine d'Utrillo au regard frontal de sa mère.
Voici un autoportrait de Valadon en 1927. Elle a soixante-deux ans et se regarde sans indulgence et sans adoucissement. Le visage est construit par des aplats de couleur francs, la bouche ferme, les yeux directs. Pas de flou, pas de grâce concédée, aucun des artifices que les portraitistes de femmes multipliaient pour plaire aux commandes. Elle se traite comme elle traite ses modèles : avec la même exigence de présence. Cet autoportrait appartient aux collections publiques françaises. Mais il faut savoir le chercher.
L'éclipse suit une logique. Le marché de l'art dans la première moitié du vingtième siècle récompense le génie instable et masculin. Valadon reçoit quelques distinctions tardives, quelques rétrospectives discrètes. Elle meurt en 1938. Utrillo lui survit dix-sept ans et reste, dans beaucoup d'encyclopédies, le premier nommé. Aujourd'hui, les choses bougent lentement : Adam et Ève et La Chambre bleue circulent dans les expositions sur le regard féminin. Mais dans les grandes ventes, un Utrillo ordinaire dépasse encore souvent un Valadon fort. L'éclipse dure. Ce que cet épisode vous demande, c'est de regarder dans le bon ordre : d'abord Valadon, ensuite Utrillo.