Saison 03 · Victorine Meurent : le regard qui revient · Épisode 08

Le regard qui revient — hériter de Victorine

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Revenons, pour commencer, à ce tableau que nous avons déjà regardé ensemble : Le Chemin de fer, peint par Manet en 1873. Victorine Meurent est assise devant une grille de fer, une petite fille lui tourne le dos, fascinée par la fumée des locomotives. Et Victorine, elle, nous regarde. Pas de biais, pas de pudeur simulée. Directement. Livre en main, elle a interrompu sa lecture pour poser les yeux sur nous. Cette image est peut-être la plus juste synthèse de toute une saison : une femme qui lit, qui pense, qui choisit quand et comment elle nous accorde son attention.

Nous avons commencé cette saison avec Olympia, peinte en 1863. Le scandale de cette toile, au Salon de 1865, tenait précisément à ce regard. Un homme qui entre dans une chambre s'attend à regarder : c'est lui le sujet, la femme est l'objet. Victorine inverse le contrat. Elle ne fuit pas les yeux du spectateur, elle les capture, elle les retourne. Ce n'est pas un regard séducteur — c'est un regard d'égale. Et cela, le public bourgeois de 1865 ne pouvait pas le digérer.

Dans Le Déjeuner sur l'herbe, la même formule revient : elle est nue, les hommes sont habillés, et elle nous regarde. La comparaison avec les Vénus couchées du passé est brutale. Ces Vénus détournaient la tête ou fermaient les yeux, offrant leur corps sans offrir leur présence. Victorine refuse cette amnésie. Elle est là, elle sait qu'on la voit, elle le signifie. Le regard qu'elle renvoie est une déclaration d'existence.

Ce que l'histoire a longtemps effacé, c'est que Victorine Meurent n'était pas qu'un visage à louer. Elle peignait. Elle avait appris, elle travaillait, elle soumettait ses toiles aux jurys du Salon. En 1876, l'année même où Manet essuie un refus, elle est acceptée. Sa toile figure dans les cimaises officielles quand le peintre pour qui elle a tant posé en est exclu. L'anecdote est savoureuse, mais elle dit quelque chose de plus profond : le talent existait des deux côtés du chevalet. Le problème n'était pas le talent — c'était la place assignée à chaque corps.

Elle n'est pas seule dans cette trajectoire. Suzanne Valadon naît en 1865. Elle pose pour Renoir, pour Toulouse-Lautrec, pour d'autres. Et elle aussi peint. Ses autoportraits sont parmi les plus directs de l'époque, les plus sans-concession sur elle-même. Elle se peint sans idéalisation, avec ce même refus du rôle ornemental. Entre Victorine et Valadon, il y a une lignée : celle des femmes qui ont traversé le regard des hommes et en sont sorties peintres à leur tour.

De l'autre côté du spectre social, Mary Cassatt. Américaine, bourgeoise, bien introduite dans les cercles impressionnistes. Son tableau Au théâtre, peint en 1878, montre une femme en noir avec des jumelles de spectacle. Elle regarde la scène. Dans les rangées en face, un homme braque aussi ses jumelles, mais vers elle, pas vers la scène. Cassatt retourne le dispositif : sa femme est sujet d'un regard actif, non objet d'une contemplation décorative.

Pour mesurer ce que ce retour du regard change, il faut voir ce que son absence produit. Dans L'Absinthe, que Degas peint vers 1875 et 1876, la femme assise au café est absente à elle-même. Son verre devant elle, les yeux dans le vide, elle ne regarde personne. Ce n'est pas un jugement sur Degas : c'est une grammaire visuelle. Et cette grammaire dit que certains corps sont faits pour être vus, pas pour voir.

C'est précisément ce que Victorine brise dans Olympia. Le corps est là, nu, livré à tous les regards dans un espace d'exposition publique. Mais les yeux sont ouverts. Et cette simple chose — avoir des yeux ouverts qui regardent — fait de cette toile une œuvre irréductible. On peut analyser la composition, la lumière plate, le trait. Tout cela compte. Mais ce qui reste, ce qui résiste à cent cinquante ans de commentaires, c'est le regard.

Berthe Morisot, elle, choisit une autre stratégie : peindre celles qu'elle connaît de l'intérieur. Ses femmes ne regardent pas toujours le spectateur, mais elles existent dans leur propre temps, leur propre espace. Dans Le Berceau, peint en 1872, sa sœur Edma veille sur une enfant endormie. Ce regard-là est tourné vers l'intérieur, vers le proche, vers ce que la peinture de genre masculine ignorait volontiers. Ce n'est pas le regard qui retourne — c'est l'intériorité qui s'impose.

Alors qu'hérite-t-on de Victorine ? Une façon de regarder le monde en face, sans demander permission. Une preuve que le modèle et l'artiste ne sont pas des fonctions séparées par nature — elles peuvent coexister dans un seul corps, une seule vie. Et une leçon pour quiconque s'intéresse à l'histoire de l'art : quand une œuvre nous dérange, quand un regard nous trouble, il vaut la peine de se demander qui se sent troublé, et pourquoi l'idée qu'une femme nous regarde à notre tour a pu sembler, pendant si longtemps, intolérable.

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