Saison 03 · Victorine Meurent : le regard qui revient · Épisode 01
Regardons "Le Déjeuner sur l'herbe", qu'Édouard Manet expose au Salon des Refusés en 1863. Au centre de la toile, une femme nue est assise dans un bois entre deux hommes vêtus en costume sombre. Elle ne regarde pas ses compagnons. Elle nous regarde, nous, spectateurs, avec une franchise tranquille. Cette femme, c'est Victorine Meurent. Elle a vingt-trois ans. C'est elle que nous allons suivre cette saison, non pas comme surface disponible pour les pinceaux d'un autre, mais comme présence négociée, active, irréductible.
Pour comprendre ce que signifie être modèle dans le Paris des années 1860, arrêtons-nous d'abord sur "La Chanteuse de rue" que Manet peint en 1862. Victorine sort d'un café-concert, mandoline sous le bras, cerises à la main. Ce n'est pas un personnage imaginaire. C'est un type social précis : la jeune femme des quartiers populaires qui circule dans l'espace public. Le métier de modèle recrute là. Dans les faubourgs, dans les marchés, dans les cours d'immeubles. Poser nu pour un peintre, c'est un travail manuel, rémunéré à la journée, sans contrat, sans protection sociale.
Le tableau de Henri Fantin-Latour intitulé "Un atelier aux Batignolles", peint en 1870, rassemble autour du chevalet de Manet un groupe d'hommes : Renoir, Zola, Bazille, Monet, d'autres encore. Chaque visage est nommé. Aucune femme parmi eux. Les modèles ne sont jamais dans ces portraits collectifs de la vie artistique. Ils appartiennent à l'atelier comme le chevalet ou la palette, utiles, mais pas commémorés. Cette image dit une vérité structurelle : la vie moderne que peint l'impressionnisme s'appuie sur un travail féminin et populaire qui ne rentre pas dans le cadre glorieux.
Revenons en détail dans "Le Déjeuner sur l'herbe". Regardons la posture de Victorine. Elle est nue, assise sur le sol, mais son dos est droit, ses épaules ouvertes. Tenir cette position pendant les heures qu'exige une grande toile, c'est un effort physique réel. Les modèles professionnels savaient cela. Ils négociaient la durée des séances, le tarif, parfois les poses acceptées et celles refusées. L'image d'une passivité totale est une projection du regardeur. Dans l'atelier, le modèle est un corps au travail.
Revenons à Victorine avec "Mademoiselle V en costume d'espada", peint en 1862. Elle pose en torero espagnol, cape à la main, dans une arène de tauromachie. Ni Victorine ni Manet ne sont jamais allés en Espagne à cette date. Cette toile est une construction fictive à laquelle elle participe. Elle choisit ce peintre, ce registre, cette fiction. C'est une collaboration, pas une réquisition. Ce tableau montre quelque chose d'essentiel : les modèles qui duraient, qui revenaient dans les ateliers les plus actifs, y revenaient parce qu'ils y trouvaient quelque chose, une confiance, une reconnaissance de leur contribution.
En 1863, Manet commence "Olympia". La toile n'est exposée qu'en 1865, au Salon officiel, où elle déclenche un scandale d'une violence inouïe. Regardons la composition. Une femme nue allongée sur un lit blanc, un ruban noir au cou, un escarpin à l'un des pieds. Elle reçoit un bouquet de fleurs. La composition reprend la pose de la "Vénus d'Urbin" de Titien, mais le registre mythologique a disparu. Cette femme n'est pas une déesse. Elle est présente, contemporaine, et elle regarde.
À droite dans "Olympia", une femme noire tient le bouquet, cadeau probablement d'un client. Son nom est Laure. Ce prénom n'est pas inventé. Des recherches historiques, en particulier celles de l'historienne Denise Murrell, ont établi son identité à partir des registres du quartier de l'Europe où vivait Manet. Dans la tradition picturale, ce type de personnage sert à renchérir sur la blancheur de la femme centrale. Manet reprend la convention, mais Laure est là, physiquement présente dans l'espace de la toile. Son regard, lui aussi, est dirigé vers nous.
Regardons de près le visage de Victorine dans "Olympia". Pas un sourire. Pas un abandon. Pas une invitation. Un regard qui tient le sol, qui évalue, qui reconnaît la présence du regardeur sans lui céder d'espace. Le contrat implicite du nu académique était celui-ci : vous regardez, la figure ne regarde pas. Victorine annule ce contrat. Ce regard est le scandale réel, pas la nudité. Il dit simplement : je suis là, je sais que vous êtes là, et nous ne jouons pas le même jeu que vous croyez.
Ce que l'histoire de l'art a longtemps passé sous silence, c'est que Victorine Meurent peignait. Elle avait étudié la peinture, comme d'autres femmes de son milieu qui parvenaient à accéder à un enseignement artistique malgré les fermetures institutionnelles. En 1876, l'année où plusieurs toiles de Manet sont refusées par le jury du Salon officiel, une oeuvre de Victorine Meurent est acceptée. La femme qui avait posé pour lui entre au Salon devant lui. Son oeuvre n'a pas survécu dans les collections publiques. Pas parce qu'elle était médiocre. Parce qu'on ne l'a pas cherchée.
La notion de négocier sa présence n'est pas une métaphore diplomatique. C'est une réalité concrète. Pour exister dans le Paris des années 1860 en tant que femme du peuple dans un espace dominé par des hommes de la bourgeoisie, il fallait choisir où se placer, quand partir, comment regarder en retour. Victorine Meurent a fait tout cela. En posant pour Manet, elle a construit une image qui dure depuis cent soixante ans. En peignant de son côté, elle a affirmé qu'elle n'était pas que l'image de quelqu'un d'autre.