Saison 02 · Laure, présente : les modèles noir·es de Manet à Bazille · Épisode 07

La Toilette (Bazille, 1870) : qui sert, qui est servie ?

Approchez du bas du tableau. Une main sombre soutient un pied clair, presque blanc. C'est tout La Toilette de Bazille tenu dans un seul geste. Peinte entre décembre 1869 et mars 1870, conservée aujourd'hui au musée Fabre de Montpellier, c'est une grande toile presque carrée, plus d'un mètre cinquante de haut. Trois femmes. Au centre, une baigneuse nue, assise sur un drap blanc, offerte à la lumière. À droite, debout, une suivante en robe rayée tend un linge. À gauche, agenouillée, une servante noire s'occupe du pied de sa maîtresse. La lumière tombe en plein sur la chair claire du centre ; elle s'arrête net sur les deux autres. Suivez la diagonale : elle part du visage de la servante agenouillée, monte le long du bras de la baigneuse, et se perd dans le linge tendu par la suivante debout. Trois rôles, une seule courbe. Bazille avait calculé cette toile pour le Salon de 1870. Le jury l'a refusée.

Bazille n'invente pas cette scène : il entre dans un genre déjà installé. Regardez les Femmes d'Alger de Delacroix, peintes en 1834, au Louvre. Trois femmes alanguies dans une pénombre rouge et or, et, à droite, debout dans l'ombre, une servante noire qui soulève une tenture pour sortir. Le partage est déjà là, peint : les unes assises, désœuvrées, baignées de couleur ; l'autre debout, en mouvement, au service, prise dans l'ombre du bord. Tout un demi-siècle de peinture orientaliste a réglé ainsi le harem rêvé. Bazille, jeune et ambitieux, reprend la grammaire : un corps clair au repos, une figure sombre qui sert, et tout autour des étoffes pour signer l'Orient.

L'autre modèle, c'est Ingres. Son Odalisque à l'esclave, peinte vers 1840, montre un nu allongé, abandonné, pendant qu'une suivante joue de la musique et qu'une silhouette sombre veille au fond. La peau y est lisse comme de l'émail, sans une trace de pinceau, le dessin règne, le contour est parfait. Voilà l'idéal du fini que l'Académie réclame, et que Bazille sait devoir imiter pour plaire. Mais revenez à sa baigneuse : la touche y reste franche, la chair plus mate, les passages d'ombre plus brusques. Il a l'ambition du sujet académique et déjà, dans la main, la liberté de sa génération. Le grand écart se voit dans la matière même de la toile.

Et il y a celui qu'il faut convaincre : Jean-Léon Gérôme, président du jury de 1870, maître de l'orientalisme léché. Cette même année, Gérôme peint son Bain maure, aujourd'hui à Boston : une baigneuse claire vue de dos et, penchée sur elle, une servante noire qui verse l'eau d'une aiguière. Presque le même sujet que Bazille. Mais chez Gérôme tout est porcelaine : surface vernie, détails comptés, l'exotisme servi tiède et net. Bazille vise exactement ce goût-là, pose le tapis turc au mur, déploie l'étoffe à ramages, et peint pourtant trop large, trop clair, trop direct pour ce jury. Calculer sa toile pour Gérôme et se faire refuser quand même : c'est tout le malentendu de cette peinture.

Qui sont ces femmes qui servent ? La suivante en robe rayée, à droite, on l'a reconnue : c'est Lise Tréhot, le modèle et la compagne de Renoir, la même que Renoir peint debout sous les arbres dans Lise à l'ombrelle, en 1867. Une jeune femme passe ainsi d'un atelier à l'autre ; poser est un métier, payé à la séance. La servante noire agenouillée, Bazille ne nous a pas laissé son nom, mais on sait par ses lettres à sa mère qu'un tel modèle lui coûtait cher, et qu'il la trouvait superbe. La hiérarchie peinte dans le tableau, qui sert et qui est servie, recouvre un atelier où, ce jour-là, ces trois femmes travaillaient ensemble.

Bazille avait un autre maître, vivant celui-là : Manet. Son Olympia, de 1863, hante toute cette saison — la courtisane nue et, près d'elle, une servante noire qui tend un bouquet enveloppé de papier. Bazille a vu ce tableau, l'a admiré, et il lui rend hommage. Mais il fait alors un geste inattendu : cette servante reléguée tout au bord du cadre, il la prend et il en fait, à elle seule, le sujet d'une toile. C'est le renversement de la saison. La figure qui sert dans La Toilette, agenouillée, sombre, tournée vers une autre, Bazille va la relever, la mettre au centre, et la regarder pour elle-même.

Voici donc la Jeune femme aux pivoines, la version de Washington, peinte au printemps 1870. La même femme, peut-être celle qui était agenouillée dans La Toilette, n'est plus accroupie au bord d'une scène : elle occupe toute la toile. Elle tient une brassée de pivoines roses et blanches, et surtout, elle nous regarde. Un regard direct, calme, posé droit sur nous. La lumière, cette fois, est pour elle : elle éclaire son visage, sa main, le linge clair de son corsage. La peau sombre n'est plus un faire-valoir tenu dans l'ombre ; elle est modelée, chaude, vivante, posée sur un fond clair qui la fait avancer vers nous au lieu de la dissoudre. Le foulard noué, le corsage entrouvert, les fleurs serrées contre la poitrine : chaque accent travaille pour elle. En passant de la servante au bouquet, Bazille a transformé une suivante en portrait.

Il en a peint une seconde version, restée à Montpellier. Cette fois la femme ne nous regarde plus : penchée, absorbée, elle arrange ses fleurs dans un vase, tout entière à son geste. Deux états d'une même présence — l'une qui affronte le spectateur, l'autre qui s'appartient. Entre La Toilette et ces deux bouquets, en quelques mois à peine, Bazille a parcouru tout le chemin : de la figure qui sert, tenue dans l'ombre du cadre, à la figure qu'on regarde pour elle-même. Quelques mois plus tard, à vingt-huit ans, il tombait à la guerre. La question qu'il nous laisse, qui sert et qui est servie, c'est dans la composition, à chaque fois, qu'il faut apprendre à la lire.

← Saison 02 · Sommaire