Saison 02 · Laure, présente : les modèles noir·es de Manet à Bazille · Épisode 06
Frédéric Bazille a vingt-six ans lorsqu'il peint La Réunion de famille, en 1867. La scène se déroule à Méric, le domaine familial dans la garrigue au nord de Montpellier. Sous un châtaignier, une quinzaine de personnes sont disposées avec soin : les parents, les oncles, les cousins, les invités du dimanche. Bazille lui-même apparaît au bord gauche, grand, légèrement en retrait. Il peint sa famille, mais il se peint aussi comme membre de ce monde : celui des propriétaires fonciers protestants de Languedoc.
Ce monde a une économie précise. Regardez ce que le tableau choisit de ne pas montrer : les mains qui ont préparé le repas, ceux qui entretiennent la propriété, le travail invisible qui rend possible cette oisiveté de dimanche sous les arbres. Les grandes familles protestantes de Montpellier ont bâti leur fortune sur le commerce du textile et les réseaux bancaires reliant le Languedoc aux ports méditerranéens et atlantiques. Ces circuits s'inscrivent dans une économie coloniale plus vaste. Bazille n'est pas directement négrier, mais la richesse de Méric a des sources. Ses études payées par le père, l'atelier parisien loué en ville : tout cela vient de quelque part.
Cet atelier, c'est celui de la rue de La Condamine, dans les Batignolles. En 1870, Bazille en fait un tableau de groupe que l'on peut lire comme un manifeste de génération : Manet, Monet, Renoir, Sisley, Zola, l'architecte Edmond Maître sont là, dans une pièce haute et lumineuse, des toiles appuyées contre les murs. Ce que le tableau dit aussi, silencieusement, c'est que quelqu'un peut se permettre un tel espace dans Paris. Ce quelqu'un, c'est Bazille.
Dans ce détail, regardez Manet qui peint Bazille à son tour, dans une sorte d'échange de regards entre maîtres. Mais regardez aussi l'espace lui-même : c'est un atelier de bourgeois, ou du moins de quelqu'un qui en a les moyens. Bazille avance de l'argent à Monet quand celui-ci est à court. Cette solidarité repose sur une base matérielle que la légende du génie collectif efface souvent. Renoir fils d'artisan, Monet fils d'épicier, Bazille fils de sénateur : ce n'est pas la même condition, même quand on partage le même enthousiasme.
La même année, Bazille peint Jeune femme aux pivoines. La toile montre une jeune femme noire debout, de face, tenant un bouquet de fleurs blanches et roses. Le fond est sobre, presque neutre. La lumière tombe sur elle directement, sans détour. Rien dans la composition ne la place en marge ou au service d'une figure blanche : elle occupe le centre, elle regarde droit devant, elle est le sujet entier de la toile. C'est un choix formel qui tranche nettement avec les habitudes du temps.
Regardez ses mains. Elles tiennent les fleurs avec une assurance tranquille, sans geste de service ni posture de soumission. Son regard ne cherche pas l'approbation du peintre. On ne connaît pas son nom. La recherche menée depuis les années 2010, portée notamment par les travaux de Denise Murrell, n'a pas encore permis de l'identifier. Cette anonymité n'est pas un malheureux hasard : c'est un effacement actif, inscrit dans les pratiques ordinaires du milieu parisien.
Pour comprendre ce que représente ce tableau, regardez par contraste Scène d'été, peinte en 1869. Bazille y montre des jeunes hommes blancs qui se baignent librement, nus, dans un paysage ouvert. Leurs corps sont en mouvement, dans l'espace, au soleil. Pas de cadre domestique, pas de tâche assignée. La liberté de corps que Bazille accorde à ces sujets masculins blancs dit quelque chose, par l'absence, sur le type de représentation qu'il construit pour les femmes noires qu'il peint : présentes, traitées avec soin, mais toujours dans un espace délimité.
En 2019, l'exposition Le Modèle Noir, construite à partir des recherches de Denise Murrell et portée par le Musée d'Orsay, a voyagé jusqu'au Musée Fabre de Montpellier. La boucle a quelque chose de vertigineux : les toiles de Bazille retournent dans sa ville natale, mais cette fois regardées avec de nouveaux outils critiques. La cité qui a produit la richesse de Méric se demande maintenant qui étaient ces femmes peintes. Ce n'est pas un procès rétrospectif. C'est une lecture plus complète, enfin disponible, et qui commence tout juste à entrer dans les musées.
Bazille meurt en novembre 1870, à vingt-huit ans, dans un assaut à Beaune-la-Rolande pendant la guerre franco-prussienne. Il peint depuis moins de dix ans. Son autoportrait montre un jeune homme assuré, palette en main. Ce qui reste de lui, c'est une œuvre brève mais tendue, et au moins une toile qui pose sans la résoudre la question que cette saison entière explore : qui regarde, qui est représenté, dans quelle économie ce regard s'inscrit, et quel nom on donne, ou refuse de donner, à celles qui ont posé.