Saison 02 · Laure, présente : les modèles noir·es de Manet à Bazille · Épisode 03

Laure — le prénom dans les carnets de Manet, et ce qu'il ne dit pas

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On regarde Olympia. Le tableau de Manet, peint en 1863 et présenté au Salon de 1865, a déclenché un scandale dont on a beaucoup parlé. Une femme nue, allongée, qui fixe le spectateur sans ciller. Le regard direct de Victorine Meurent, le drap blanc froissé, le ruban noir noué autour du cou. Les critiques ont insisté sur l'insolence de la pose, sur la chair trop réelle, trop présente, sans le voile de l'idéal antique. C'est le tableau que tout le monde croit connaître.

Mais dans le côté droit de la toile, une femme se tient debout. Elle porte dans ses bras un grand bouquet enveloppé de papier. Elle regarde Victorine. Elle est vêtue d'une robe blanche et d'un foulard coloré noué haut sur la tête. C'est Laure. Pendant plus d'un siècle, l'histoire de l'art a parlé d'elle comme de la servante, comme d'un élément de décor, une silhouette d'accompagnement. Ce n'est pas comme ça que nous la regardons aujourd'hui.

Manet a des carnets. De petits cahiers où il note des adresses, des noms, des modèles qu'il veut rappeler. Dans l'un d'eux, on trouve une entrée brève. Un prénom : Laure. Une adresse dans Paris. Une description courte, avec les mots de l'époque, qui disent à la fois qu'il l'a remarquée et dans quel cadre mental il la range. Un prénom. Une adresse. Pas de nom de famille. Pas de vie avant ce moment, pas de trace après. Le carnet garde le contact utile. Il efface le reste.

Ce bouquet que Laure porte est extravagant : roses, pivoines, fleurs qui débordent du papier blanc. Dans la logique narrative du tableau, c'est un cadeau envoyé par un client pour Olympia, transporté par Laure. La chaîne économique est lisible si on la regarde en face : l'homme absent qui paie, la femme blanche qui reçoit, la femme noire qui porte. Trois positions dans la même image. Et Laure, pivot de cette chaîne, est la seule dont l'histoire n'a pas retenu le nom complet.

Il existe un autre tableau de Manet qui montre Laure seule. Une femme noire debout, de trois quarts, le regard légèrement de côté. Ce tableau a circulé sous des titres différents selon les époques et les catalogues. Longtemps perçu comme une étude anonyme, un exercice de peinture. Mais quand on le met en regard des recherches récentes, il devient ce qu'il est : un portrait. Le portrait d'une personne qui a un prénom, une adresse dans Paris, et une façon précise de se tenir face à la toile.

Ce regard ne fuit pas. Il est calme, légèrement détourné, comme quelqu'un qui a choisi où poser les yeux. Dans la peinture académique du dix-neuvième siècle, les corps noirs sont souvent représentés dans la servitude ou l'exotisme, livrés au regard blanc. Manet ne fait pas exception à bien des égards. Mais dans ce portrait, Laure tient sa place. Elle est là, entière. Ce que la toile n'a pas pu lui rendre, c'est son nom de famille. Ce que l'histoire de l'art a mis longtemps à lui rendre, c'est simplement sa présence.

Revenons à la composition d'Olympia. Deux femmes. L'une allongée, blanche, nue, au centre. L'autre debout, noire, habillée, à droite. Ce n'est pas seulement une hiérarchie raciale. C'est aussi une hiérarchie économique. Victorine Meurent vivait de la pose, sans fortune, dans le Paris des classes populaires. Laure aussi. Mais Laure portait en plus le poids d'une France qui n'avait aboli l'esclavage qu'en 1848, dix-sept ans à peine avant ce Salon de 1865, et qui n'avait pas effacé avec les lois les regards qui allaient avec.

En 2018, l'historienne de l'art américaine Denise Murrell publie ses recherches sur les modèles noirs dans la peinture moderniste française. Elle relit les archives, elle traque les noms. Pour Laure, elle reconstitue ce que les carnets permettent : un prénom, une adresse parisienne, deux apparitions certaines dans les œuvres de Manet. Pas de nom de famille. Pas de date de naissance. Pas de date de mort. Ce que l'histoire a conservé, c'est ce qu'elle a choisi de conserver. Le reste, elle l'a laissé disparaître.

En 2019, le musée d'Orsay présente l'exposition Le Modèle Noir, de Géricault à Matisse. C'est la première fois qu'une institution muséale française de cette envergure centre un projet entier sur l'identité des modèles noirs dans la peinture française, leurs noms retrouvés ou perdus. Olympia y est montrée avec, autour d'elle, les recherches qui permettent de nommer Laure. Ce n'est pas de la réhabilitation sentimentale. C'est un travail historique : comprendre qui étaient ces personnes, dans quel monde elles vivaient, et pourquoi l'histoire de l'art a si longtemps préféré ne pas se poser la question.

On finit sur ce regard de Laure vers Victorine, dans Olympia. Elle regarde celle qui est allongée. On ne sait pas ce que ce regard contient. De la neutralité professionnelle peut-être. Peut-être autre chose, que Manet a peint sans le nommer. Ce que l'on peut dire, c'est que ce regard traverse le tableau sans jamais chercher le spectateur. Laure ne nous regarde pas. Elle regarde quelqu'un dans la toile. Et cette quelqu'un a eu un nom dans l'histoire de l'art depuis cent cinquante ans. L'autre a dû attendre.

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