Saison 02 · Laure, présente : les modèles noir·es de Manet à Bazille · Épisode 02

Olympia, 1865 : deux corps, deux effacements

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Au Salon de 1865, quand Olympia d'Édouard Manet est accrochée, la salle devient un champ de bataille. La presse parle de laideur, de provocation, d'immoralité. Le tableau doit être déplacé en hauteur, hors de portée des cannes des visiteurs en colère. Mais ce que personne ne supporte, ce n'est pas le nu — les nus pullulent au Salon. C'est le regard. La femme allongée sur ce lit blanc regarde droit devant elle, sans ciller, sans se soumettre. Elle regarde le visiteur comme si c'était lui qui avait quelque chose à expliquer.

Manet a construit Olympia sur un modèle précis : la Vénus d'Urbin du Titien, peinte en 1538, que Manet a copiée lors de son séjour à Florence. La composition est la même — femme nue couchée sur un lit, rideau en fond, présence féminine dans l'ombre à droite. Mais Titien peint une déesse sereine, les yeux doux, le corps offert sans condition. Manet peint une femme dans un appartement parisien du XIXe siècle, avec une orchidée dans les cheveux, un ruban de velours noir autour du cou, des mules aux pieds.

Ce regard fixe, c'est celui de Victorine Meurent. Elle pose pour Manet depuis 1862. On la voit dans Le Déjeuner sur l'herbe la même année, nue au milieu d'hommes habillés. Ce que l'histoire retiendra, c'est qu'elle était le modèle de Manet. Ce que l'histoire a longtemps tu, c'est qu'elle était peintre. Elle a exposé au Salon en 1876, l'année même où Manet en était refusé. Son tableau Le Jour des Rameaux a été accepté. Elle n'était pas que le regard fixe d'Olympia — elle était aussi la main qui tenait un pinceau.

Pourtant, dans les manuels du XXe siècle, Victorine Meurent n'existe que comme surface. On la désigne par son corps, par ses poses, rarement par son nom, jamais par sa peinture. Le Jour des Rameaux, son tableau de 1880 conservé au musée d'Orsay, a mis des décennies à être attribué avec certitude. Personne ne cherchait vraiment. C'est le premier effacement : une femme dont on retient le visage pour mieux effacer la main.

Mais il y a une deuxième femme dans ce tableau. Regardons à droite. Elle entre dans la pièce, les deux bras tendus, portant un immense bouquet enveloppé dans du papier. Elle porte une robe claire, un foulard, des boucles d'oreilles. Son regard ne fixe pas le spectateur — il se tourne vers Olympia. Son nom ? Pendant cent cinquante ans, les commentateurs ont écrit « la servante noire », « la femme de chambre », parfois simplement « la négresse ». Pas de prénom.

Manet avait pourtant peint cette femme séparément, vers 1862-1863. Une petite huile, un visage direct, une présence pleine — conservée aujourd'hui au musée d'Orsay sous le titre Laure. Ce titre n'a pas toujours existé. La toile s'appelait autrefois La Négresse. C'est la recherche de l'historienne de l'art Denise Murrell, publiée en 2018, qui a changé les choses. Dans les registres de Manet, une mention : Laure, demeurant rue Vintimille. Une femme, une adresse, une existence arrachée à l'anonymat.

Le bouquet qu'elle apporte n'est pas anodin. Il vient d'un admirateur, d'un client — un homme qui reste hors cadre. Laure est la messagère d'une transaction. Le bouquet énorme, presque absurde, dit ce qu'Olympia est dans ce monde-là. Et Olympia ne daigne pas le regarder. Elle impose le rapport de force dans cette chambre. Pendant ce temps, Laure disparaît dans la fonction de passeur : présente, nécessaire, et rendue invisible par des générations de commentaire.

Denise Murrell enseigne à l'université Columbia. Son livre Posing Modernity, paru en 2018, retrace la trajectoire des modèles noirs dans la peinture moderne, de Manet jusqu'à Matisse. Ce travail nourrit l'exposition Le Modèle Noir, présentée au musée d'Orsay en 2019. Pour la première fois, à côté d'Olympia, les cartels donnent le prénom. Laure. Pas « la servante ». Une syllabe qui ouvre cent cinquante ans d'invisibilité.

Au pied du lit, un chat noir se cambre, la queue dressée. Dans la Vénus d'Urbin du Titien, à la même place, un petit chien dormait — symbole de fidélité conjugale. Manet remplace le chien par un chat. Un chat noir, animal d'indépendance et de nuit dans l'imaginaire du XIXe siècle. Ce détail dit ce que le tableau dit autrement : Olympia n'appartient à personne.

Le titre de cet épisode parle de deux effacements. Ils ne sont pas symétriques. Victorine Meurent a été effacée comme artiste — son identité de peintre niée, son travail ignoré. Laure a été effacée comme personne — réduite à une couleur, à une position dans le cadre, à une fonction narrative. Ce sont deux mécanismes de domination différents qui convergent dans le même tableau. L'un tient au genre, l'autre tient à la race et à l'empire colonial qui structurait Paris en 1865. Ni l'un ni l'autre ne s'explique par le manque de talent ou d'importance. Tous deux s'expliquent par qui décide de ce qui mérite d'être vu.

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