Commençons par une énigme. Un petit tableau, peint à la hâte un matin de 1872, dans le port du Havre. Un soleil orange qui perce une brume grise, quelques coups de pinceau pour figurer l'eau, des silhouettes de bateaux à peine esquissées. Claude Monet l'intitule presque par négligence, Impression, soleil levant. Deux ans plus tard, un critique se sert de ce titre pour se moquer de toute une bande de peintres. Et voilà comment une insulte est devenue le nom d'un mouvement. Mais arrêtons-nous une seconde sur cette histoire trop lisse. Car la vraie question n'est pas de savoir comment ce petit tableau a changé la peinture. La vraie question, c'est celle-ci. Qui a eu le droit de tenir le pinceau ce matin-là, qui a eu le droit d'être regardé, et qui, ensuite, a eu le droit d'écrire cette histoire.
Parce qu'on vous a sans doute raconté l'impressionnisme d'une certaine façon. Une galerie de neuf grands hommes. Monet, Manet, Renoir, Degas, Pissarro, Sisley, Caillebotte, Bazille, et puis, concédées en marge, deux ou trois femmes qu'on ajoute pour faire bonne mesure. Ce récit a un nom. C'est le canon. Et le canon n'est pas le reflet du seul talent. C'est le reflet de rapports de domination. De genre, d'abord. De classe. D'origine, dans une France qui colonise pendant que ses peintres peignent des guinguettes. Et de corps, aussi, le corps qu'on a, le corps qu'on regarde. Le canon a regardé certaines personnes avec attention, il en a regardé d'autres comme des accessoires, et il en a tout simplement effacé d'autres encore. Ce cours ne va pas ajouter des chapitres au canon. Il va le retourner.
Et il faut commencer par le plus concret, par l'argent et par le temps. Parce que peindre, à cette époque, ça coûte. Il faut des toiles, des couleurs broyées qui ne sont pas données, un atelier, et surtout, surtout, du temps libre. Le temps de planter son chevalet au bord de la Seine et de regarder la lumière changer pendant des heures. Ce temps-là, l'ouvrière qui lave le linge sur la même rive ne l'a pas. Le batelier qui manœuvre sa péniche à quelques mètres ne l'a pas. Monet peut échouer, recommencer, attendre une vente, parce qu'il a derrière lui des soutiens. Caillebotte n'a jamais eu besoin de vendre une seule toile, il a hérité d'une fortune. Bazille rachète les tableaux invendus de ses amis. Guillaumin, lui, le seul, a pointé pendant trente ans à l'administration pour pouvoir peindre le dimanche. L'inégalité commence donc bien avant la première touche de couleur.
Revenons à 1874. Au mois d'avril, une trentaine d'artistes décident d'exposer en dehors du Salon officiel, ce jury tout-puissant qui décide de ce qui mérite d'être vu. Ils s'installent dans l'ancien atelier du photographe Nadar, boulevard des Capucines. C'est un acte de révolte, oui. Mais regardons qui se révolte. Des bourgeois, pour la plupart. Manet, lui, refuse de les rejoindre, il préfère tenter sa chance au Salon. Donc le groupe, ce bloc soudé qu'on nous présente, n'existe pas vraiment. Et pendant que ces toiles s'accrochent à Paris, la France vient d'étendre son emprise sur la Cochinchine, elle administre l'Algérie depuis quarante ans. Cet empire-là, aucun de ces peintres de la vie moderne ne le met sur la toile. Ce silence aussi, c'est une position.
Maintenant, le geste central de ce cours. Nous allons cesser de regarder certaines personnes comme de simples modèles, comme des corps posés là pour le pinceau des hommes. Parce que parmi ces corps, il y avait des peintres. Prenez Victorine Meurent. C'est elle, le nu d'Olympia, c'est elle, la femme nue du Déjeuner sur l'herbe, ces deux toiles qui ont fait scandale. Le canon en a fait une silhouette, une muse, et même, après sa mort, une pauvre fille tombée dans la misère et l'alcool. C'est une légende, et c'est faux. Victorine Meurent était peintre. Et en 1876, le jury du Salon a accepté une de ses toiles. La même année, ce même jury refusait les tableaux d'Édouard Manet. Laissez cette phrase résonner. L'année où la modèle entre au Salon, le maître en est exclu. Elle a vécu jusqu'à quatre-vingt-trois ans, peintre active. Le canon l'a regardée sans la voir.
Et elle n'est pas un cas isolé. Suzanne Valadon, fille d'une couturière, acrobate de cirque avant une chute, devient modèle pour Renoir, pour Toulouse-Lautrec, pour Puvis de Chavannes. Mais pendant qu'on la peint, elle dessine. Elle apprend en regardant ceux qui ne la regardaient pas comme une apprenante. Degas voit ses dessins, et lui, il comprend. En 1894, Suzanne Valadon devient la première femme admise à la Société Nationale des Beaux-Arts. Elle peindra pendant cinquante-cinq ans, des nus masculins où c'est désormais le corps de l'homme qui est exposé au regard. Sa carrière dure plus longtemps que celle de Renoir lui-même. Le modèle avait un pinceau, et ce pinceau a retourné le regard.
Il y a aussi celles dont on n'a presque pas gardé la trace, et cette absence, il faut la nommer. Dans Olympia, derrière la femme nue, il y a une seconde femme, une femme noire qui apporte un bouquet. Pendant cent cinquante ans, l'histoire de l'art l'a traversée sans s'arrêter. On sait aujourd'hui, grâce aux recherches de Denise Murrell, qu'elle s'appelait Laure, qu'elle habitait le même quartier que Manet. Son nom de famille, lui, n'a pas été conservé. Et ce vide n'est pas neutre. C'est la trace, dans les archives, d'une France qui colonise et qui ne juge pas utile d'identifier pleinement une femme noire. Nommer Laure, c'est refuser que la hiérarchie du tableau devienne la hiérarchie de l'histoire.
Et puis il y a les enfants. Quand vous regardez les danseuses de Degas, on vous parle de grâce, de tulle, de lumière dorée. Mais ces danseuses, ce sont des petits rats. Des fillettes d'ouvriers entrées à l'Opéra dès l'âge de sept ou huit ans, le corps déformé par l'entraînement, payées moins qu'une ouvrière qualifiée. Marie van Goethem, le modèle de la célèbre Petite danseuse de quatorze ans, fille d'un tailleur et d'une blanchisseuse, a été rayée des registres de l'Opéra à seize ans. Après, sa trace disparaît. Et dans les coulisses, il y avait le système des abonnés, ces hommes riches qui payaient pour avoir accès aux fillettes. La grâce que célèbre le canon recouvre une économie de la classe et du corps. Notre travail, c'est de soulever ce voile.
Un mot encore, sur le Japon, parce que c'est un autre effacement. On vous dira que l'estampe japonaise a influencé les impressionnistes, comme une source pittoresque où ils auraient puisé. C'est insuffisant. L'ukiyo-e, c'est un art majeur, complet, avec ses maîtres, ses graveurs, ses imprimeurs, et il est antérieur de deux siècles à Monet. Hokusai, Hiroshige, Utamaro ne sont pas des fournisseurs de motifs, ce sont des artistes à part entière. Et leurs estampes sont arrivées en Europe à la suite d'une ouverture imposée au Japon par les canonnières américaines. Il y avait même des femmes peintres dans cette tradition, comme Katsushika Ōi, la fille de Hokusai, dont les œuvres ont longtemps été attribuées à son père. Le même effacement, des deux côtés du monde.
Alors voici l'outil que nous allons porter sur chaque tableau, comme une lentille. À chaque fois, nous poserons les mêmes questions. Qui regarde. Qui est regardé. De quelle classe, de quel genre, de quelle origine est chacun. Et à qui profite l'image. Ce n'est pas une grille pour accuser les peintres ni pour démolir leurs toiles. Beaucoup de ces œuvres sont d'une beauté immense, et nous le dirons. C'est une grille pour voir entièrement. Pour voir le tableau et son hors-champ. La lumière et son angle mort. La grâce et le travail qui la produit.
Ce cours, donc, ne vous promet pas la galerie habituelle des neuf grands hommes. Il vous promet de remettre chacun et chacune à sa juste place, selon un seul critère, le talent réel et le travail réel. Monet, Manet, Degas, Pissarro, vous les rencontrerez, pleinement, sans rien retrancher de leur force. Mais vous rencontrerez aussi, à parité, Berthe Morisot la fondatrice, Mary Cassatt, Eva Gonzalès, Marie Bracquemond. Et Victorine, et Suzanne, et Laure, et Marie. Et les maîtres d'Edo. Parce que l'impressionnisme n'est pas né dans le seul regard de quelques hommes. Il est né dans un monde traversé de pouvoirs, et c'est ce monde entier que nous allons regarder. Commençons.